mardi 27 janvier 2015

MARSEILLAIS, MARSEILLONS !!!

Ceux qui le désirent trouveront le compte-rendu du spectacle sous ce lien :
http://danstoutlessence.blogspot.fr/2015/02/marseillons-spectacle-100-marseillais.html

Il se prépare un évènement suffisamment rare, voire exceptionnel, pour que ceux qui en ressentent la nécessité et chacun à son niveau s'efforce de le porter, de le caresser, de l'encourager pour participer à sa réussite en incitant le plus de monde possible à y venir et le faire longtemps résoner.
"Marseillons", c'est le titre de cette soirée qui se jouera sur une seule et unique fois le samedi 31 janvier au théâtre de l'Odéon, est un spectacle dont il est facile de percevoir la véritable et sincère générosité. Cyril Lecomte qui est à son initiative est parvenu à fédérer des talents différents, issus de la musique ou de la comédie, autour de l'écriture de l'auteur marseillais Henri-Frédéric Blanc.
Cyril Lecomte est un habitué des textes de cet auteur original et décalé dans le paysage de la littérature française contemporaine, il les lit en public ou les joue depuis près d'une dizaine d'années et son admiration pour l'auteur du mythique "lapin exterminateur", et de près d'une trentaine de livres, ne s'est jamais démentie. Marseille, qui est très présente dans les derniers livres de Blanc publiés aux éditions du Fioupélan, devrait se réjouir de cet hommage particulier et décapant que les artistes qui ont eu la générosité et l'envie communicative de suivre Cyril Lecomte, ont accepté de lui rendre.
Il y avait eu, je crois au début des années 80, une soirée exceptionnelle à l'Opéra où avait été réuni l'ensemble de la scène musicale marseillaise, tous genres et toutes générations confondues, cette soirée est désormais rangée en bonne place dans l'armoire aux souvenirs de la deuxième ville de France et plus belle ville du monde (fada). Celle qui s'approche sera de la même trempe. Elle annonce une prise de conscience à travers cette envie de faire les choses ensemble, de croiser autant de parcours différents pour marcher une seule fois côte à côte et exprimer chacun une des multiples facettes de la ville-monde, elle proclame que cette ville pas particulièrement reconnue sur le plan culturel, bien que l'Europe lui ait pompeusement attribué le titre de Capitale européenne de la Culture en envoyant des technocrates du genre piloter les manifestations tout en laissant à l'écart la plupart de ceux qui la font ici, elle proclame qu'elle a quelque chose à transmettre au monde. Quelque chose qui lui vient de ses racines, de ses tripes, de ses rues, de ses odeurs (l'évènement tombe en pleine grève des poubelles, raccord avec le goût d'Henri-Frédéric Blanc pour la Farce), de ses quartiers, quelque chose que je ne nommerai pas mais qui pourrait tout aussi bien s'appeler essence, caractère ou esprit, quelque chose que que nous avons ici en commun sans jamais tout à fait réussir à le dompter mais qui nous réunit dans une belle complicité à partager. Alors pour tout cela, pour rire et pleurer, il ne faut pas manquer ce spectacle dont on peut d'ores et déjà annoncer l'entrée dans la légende : Marseillons.
Je ne sais pas s'il reste beaucoup de places, mais dépêchez-vous !
www.marseillons.fr 

vendredi 12 décembre 2014

ILS ATTENDAIENT PLUS (nouvelle)

Tout se paye, il faut savoir s'incliner et demander pardon.
Il est des reproches qui naissent de nos renoncements, des faux élans, des vrais ratés. Ils vous sonnent aux oreilles aux moments les plus inattendus quand vous les croyiez totalement ensevelis sous des années de poussière.
Un restau.
Un homme penché sur une page blanche dans une profonde concentration, comme au bord du vide avant le grand saut.
Je focalise, attiré par son attitude absorbée, monacale.
Le serveur a remarqué ma fascination, il me sourit.
L'homme déroulera-t-il son texte jusqu'au point final, sans la moindre pause, en s'efforçant de l'extirper des profondeurs de son âme ?
Porte-t-il en lui la conscience des mots ? C'est vivant les mots, ils bougent tout le temps quand les écrivains ne pas savent pas les mettre à leur place.
Deux mecs à la table voisine parlent boulot sans conviction, pour occuper le temps. À moins qu'ils ne soient sous le coup d'une mauvaise nouvelle, ou bien une forme de lassitude. Il y avait beaucoup de blancs dans leur dialogue, une écoute réciproque superficielle. Maintenant ils s'emballent un peu.
Leur bruit empêche-t-il notre homme au stylo encore immobile d'entrer dans le vif du sujet ?
Que reste-t-il de vif en lui pour nourrir ce qu'il commence enfin à tracer sur la page ?
Si la vie n'est qu'une pure illusion nous sommes parfois morts depuis longtemps.
Sait-il où son écriture va le conduire ?
Les écrivains se demandent souvent quand et par quelle grâce la littérature arrive dans un texte. Écrire est un acte absurde, la chose la plus facile du monde et la plus prétentieuse.
Les deux mecs ont interrompu leur discussion et l'observent. L'un d'eux s'aperçoit qu'il vient de tacher sa chemise, trop de vinaigrette sur la salade. Il a une grimace. Qu'est-ce qu'il a l'air bête !
C'est gênant quelqu'un qui offre aux autres de lire ce qu'il produit. Bon ou mauvais.
Écrire, c'est l'orgueil d'exposer les choses que la pudeur a longtemps contenues, mais il faut se méfier des artifices. La littérature commence quand on apprend à les écarter, tellement de textes et de livres ne disent rien. Pourtant chacun se retrouve comme ce personnage devant une page blanche avec les meilleures intentions. L'échec attend souvent, tout au bout.
Je ne sais pas pourquoi je raconte tout ça à partir de l'observation d'un homme simplement sur le point d'écrire. Peut-être va-t-il s'adresser à une administration, ou bien à son employeur, après tout, une femme ? Qu'est-ce que ça change ?
Il n'a formé qu'une phrase, deux tout au plus. Il est subitement sorti de sa belle concentration, a regardé son téléphone (avant on rajoutait "portable", mais ce n'est plus la peine).
Il se lève d'un mouvement lent et règle sa note au comptoir... il part en laissant sa feuille sur la table.
Une terrible curiosité me dicte d'aller voir la seule phrase qu'il a pu y tracer.
Qui me lit en cet instant éprouve lui aussi ce désir malsain qui fait tout le charme et la perversion de facebook. N'est-ce pas les "amis" ?
Je me lève pour payer moi aussi, je dois faire un détour pour m'approcher très près de sa table, je suis un peu myope.
Sur la feuille est inscrit (il écrit comme un cochon) : "tu es un narrateur bidon, arrête l'écriture et ce carnage. Assassin !".
Je sors très vite pour le rattraper, mais j'ai beau regarder à droite et à gauche dans la rue, il n'y a personne. Je rentre, les deux types me regardent dans un silence accusateur, sans doute ma trop visible indiscrétion, j'ai gardé le papier froissé dans la main.
Je me demande soudain pourquoi un goût étrange s'infiltre au fond de la gorge. Puis je comprends.
Je me souviens de tous ces personnages que j'ai amorcés puis laissés en suspens sans avoir pris le temps de leur donner le coup de grâce, jamais assez intéressants à mes yeux pour les faire vivre et mourir dignement, ou non, même dans la plus insipide création. Ils ont ainsi figé leur existence pour rien, loin du moindre regard critique. Je les entends vociférer leur effrayante ironie, chacune de leurs insultes me transperce le coeur, j'ai besoin de masser mes tempes pour essayer d'atténuer l'assourdissante résonance. Voilà qu'ils se narrent seuls de plus en plus fort.
Je ne peux plus rien faire pour eux. Je n'ai jamais pu.
Il est douloureux d'affronter son propre néant, ses incapacités, le compte-à-rebours d'un processus de mort déjà bien enclenché et que plus rien ne rattrapera jamais, pas même une fausse espérance, une illusion véritable.
Je vais suivre son conseil, son impérative injonction et je demande son pardon.
Oui, je demande leur pardon...
Celui qui a taché sa chemise me tape sur l'épaule et me demande si tout va bien. Je réponds que oui. C'est lui qui doit me trouver idiot maintenant.
Au fait combien dois-je ? Le serveur m'a tendu la note. Je remarque qu'il a un peu la tête de Philip Roth. Il me reste au moins quelques pièces, je laisse un pourboire ! À la faiblesse de son merci je remarque qu'il attendait plus.

samedi 24 mai 2014

CARMEN ALT-CHAPLIN, ESPIÈGLE DÉSENCHANTÉE !!!

© Carmen Alt-Chaplin
Il est permis aux amateurs d'Art Photographique de découvrir des perles au hasard d'un conseil ou d'une errance virtuelle, au milieu de la profusion anarchique d'images d'internet. Ainsi suis-je tombé avec ravissement sur le travail qu'offre sur le site tumblr la photographe londonienne mais d'origine allemande Carmen Alt-Chaplin : http://carmenalt.tumblr.com
Si le talent d'un photographe consiste à nous "bloquer" sur sa photo pour nous amener ensuite à la fouiller pour en dégager toute la saveur, on peut avancer que Carmen Alt-Chaplin réussit parfaitement et à chaque fois ces deux étapes indispensables à la rencontre avec une œuvre.
Elle y parvient tout d'abord, et le plus souvent, par la rigoureuse géométrie de son cadrage et la parfaite maîtrise du noir et blanc. Pureté formelle qui s'impose au regard et l'invite à s'attarder, pénétrer avec plaisir le mystère des détails qui se cachent dans l'image et qui vont nous en indiquer le sens pour une interprétation ouverte, car il n'apparaît pas dans les intentions de cette photographe originale d'imposer la moindre lecture à son spectateur. C'est une forme émouvante de pudeur, une retenue toute féminine et anglaise qui transparaît à qui voit les photos les unes après les autres, une profondeur de regard qui se conjugue dans la forme à la profondeur de champ, aux perspectives axiales qui composent souvent ces œuvres.
Le terrain de chasse de cette artiste se trouve essentiellement dans les lieux de transit, les endroits qui en milieu urbain, permettent aux individus de se rendre d'un point à un autre. Les couloirs de métro, escalators, trottoirs, bords de fleuve.
© Carmen Alt-Chaplin
Ce sont de frêles silhouettes en mouvement souvent lointaines, parfois floues, qui semblent représenter ici une humanité presque désincarnée dans un moment de "flottement" de l'existence où l'émotion est tenue à distance, dans un entre-deux où seule s'impose l'idée d'aller d'un point à l'autre. D'où viennent ces petits personnages et où vont-ils, est-ce qu'un "discours" semble avoir été inscrit par la photographe pour nous guider vers un sens ? Ce n'est pas sûr même si l'emploi de quelques titres comme "going home" peuvent parfois donner une indication. Mais le titrage n'apparaît pas comme un élément important pour cette photographe qui n'hésite pas à accompagner ses photos d'un simple "untitled". Les individus sont figés dans un instant où la foule qui habituellement remplit les lieux, et à laquelle ils sont destinés, a totalement disparu comme si la ville s'était étrangement vidée. Mais par la répétition des situations, l'empilement de ces solitudes, c'est aussi une nette impression d'inquiétude qui nous saisit, comme si les hommes à force d'organisation avaient fini par s'enterrer dans leur propres constructions et s'étaient condamnés à une errance injustifiée et souterraine. Photographe de la profondeur, Carmen Alt-Chaplin est une photographe de l'underground, de la solitude, et de l'absurde. Du reste, lorsqu'il arrive à Carmen de photographier "à l'air libre" c'est parfois pour nous montrer des chantiers, des constructions qui se rajoutent à d'autres, destinées à générer de nouvelles solitudes et poursuivre une incompréhensible œuvre d'isolement, d'enfouissement des corps, de balisage des trajets. Depuis quelque temps, comme pour me démentir, on trouve plus de photos prises "en surface" qui n'entrent malgré tout pas en contradiction avec le fond de ce qui est énoncé plus haut. On continue de voir des gens qui passent ou qui attendent et auxquels seuls les murs, il faut être curieux de ce que représentent les affiches pour remarquer le côté espiègle de Carmen, semblent parler quand ils ne donnent pas l'impression de les avoir carrément aspirés. Quand il arrive que plusieurs personnages se trouvent dans le cadre, trois au maximum, et une seule fois, juste sur celle-là, deux s'embrassent sous le regard incrédule du troisième, ils ne communiquent pas entre eux, comme si les mystérieux commandements qui les fait agir et les lieux leur interdisaient le moindre échange. C'est aussi une œuvre qui parle de "l'incommunication".
© Carmen Alt-Chaplin
© Carmen Alt-Chaplin









Bref, il faut absolument se rendre sur le blog de Carmen Alt-Chaplin pour découvrir la subtile et mystérieuse fantaisie mélangé au doux désenchantement post-moderne qui s'exprime dans cette œuvre singulière, sous l'austère rigueur des cadrages qu'elle nous propose.

© Carmen Alt-Chaplin

mercredi 21 août 2013

BOSQUE, Antonio Dal Masetto



Bosque est un gros village guère éloigné de Buenos Aires, dans lequel un hold-up a mal tourné, les quatre baltringues l'ayant commis se sont fait massacrer les uns après les autres par la population car on ne sort pas facilement de Bosque, seuls deux endroits permettent de le faire.
Que vient faire Muto, deux ans après, dans cet endroit avec lequel il n'a aucune attache, Antonio Dal Masetto, l'auteur de Bosque n'hésite pas à nous le faire savoir très vite, l'un des malfrats, le cerveau peut-être, a tourné la tête de sa femme et l'a emmenée, il y a de nombreuses années.
Pour obtenir tous les détails macabres sur la mort de celui qu'il considère encore comme son ennemi, Muto s'invente une mission de scénariste en reconnaissance pour le futur tournage d'un film sur le drame dans lequel les habitants joueront leur propre rôle. Et le moins qu'on puisse dire est que le procédé fonctionne. Grâce à Véronika la réceptionniste de l'hôtel, Varini l'avocat manipulateur, nous allons découvrir les dessous d'une société en apparence neutre et sans problème, semblable à n'importe quelle agglomération humaine, mais qui nage en dans les eaux troubles de la rancoeur, du désir et de l'ennui.
Ce Muto n'est pas particulièrement sympathique ou intelligent, c'est un homme perdu lui aussi, dont la vie semble en suspend depuis la trahison de sa femme que d'autres, depuis le temps, aurait déjà largement oubliée, mais Dal Masetto incline progressivement le lecteur vers l'inquiétude de son destin, alors que son personnage semble se prendre au jeu du scénariste qui attire regards et convoitises, et n'arrive plus à se décoller de ce village dans lequel on lui donne le sentiment d'exister. L'histoire est ponctuée par les apparitions d'une jeune motarde avec laquelle il n'entrera en contact qu'à la fin du livre.
Il nous est dit dans la postface de ce roman à l'atmosphère épaisse, que Bosque et sa population représentent un condensé de la société argentine dont Dal Masetto se sert pour montrer les cicatrices occasionnées par la dictature militaire sur les âmes.
Il me semble que ce que révèle cet auteur n'est rien d'autre que les zones d'ombre que portent au fond de l'esprit tous les humains de cette terre, quels que soient les évènements historiques et douloureux qu'ils aient pu traverser.
À lire...

Bosque aux éditions l'atinoir, en vente dans toutes les bonnes librairies.

samedi 1 juin 2013

PERDU D'AVANCE...

Pas mal de temps vient de s'écouler depuis mon dernier billet, je ne le mesure que maintenant, j'ai sans doute manqué de fraicheur pour trouver de bonnes occasions de partager mes enthousiasmes, il m'a fallu consacrer toute mon énergie à mon travail, mais il me tient à coeur de transmettre ici quelques interrogations suite à la manifestation contre la violence dans les quartiers à Marseille à laquelle j'ai participé cet après-midi.



J'avais été sensibilisé à l'organisation de cette manif par la lecture du blog du correspondant à Marseille du journal Libération, Olivier Bertrand. J'espérais une forte mobilisation de solidarité autour du collectif d'habitants des quartiers nord de Marseille, de la part de l'ensemble des citoyens de la ville, mais il faut le dire, cette attente fût déçue.

Guère plus de cinq cents personnes se massaient à l'heure dite au pied de l'escalier de la gare St Charles derrière une banderole où était inscrit : Sauvons nos enfants, les quartiers nord sont en danger, "vous nous avez oubliés". Quand on sait que plus de 400 000 personnes habitent cet immense territoire, il n'est pas tout à fait déplacé de constater que la mobilisation ne se montrait pas à la hauteur de l'attente.





Au-delà de l'appel solennel aux autorités lancé par une organisation au manque, touchant, de professionnalisme, de la présence discrète de quelques politiques de la région, les slogans entendus tournaient autour de la demande de moyens couvrant une grande partie du champ social : logements, formations, travail, le retour de l'état de droit, plein et entier, dans ces quartiers difficiles. On pouvait imaginer un discours sur la drogue et son fructueux traffic, le renforcement de la lutte contre ce fléau qui s'installe au coeur des familles et finit par leur déchirer le coeur, en vain.



J'ai quitté la manifestation avec la désagréable sensation que le combat était perdu d'avance, faute d'un nombre suffisant de combattants même si les organisateurs promettent de continuer, que les décideurs politiques adopteront une nouvelle fois l'ignoble tactique qui consiste à donner l'impression d'adhérer à la protestation, d'agiter au passage quelques hochets, puis de laisser pourrir sans n'avoir jamais fait de modification qu'à la marge des situations. Une délégation porteuse de 23 propositions devait être reçue à la préfecture à la fin du défilé.

Le compte-rendu de la manif que j'ai vu le soir au journal de TF1 donne la sensation qu'elle était plus importante qu'en réalité. Il semble que les journalistes aient tenté de faire gagner la bataille des images à ce collectif courageux qui propose aux citoyens des quartiers nord de prendre leur destinée en main et ce n'est peut-être pas si mal. Mais qui sait si cela ne participe pas d'une manipulation qui se retournerait contre les organisateurs, leur donnant un peu plus l'illusion d'avoir été entendus. Qui sait ?

En m'éloignant, alors que je prenais une dernière photo, un homme s'approche de moi et me tends la main avec le sourire, je devine qu'il me prend pour un journaliste avec mon gros appareil photo, ma caméra, il se présente, je reconnais le nom d'un responsable politique de la région, je lui fais part de ma déception que Marseille n'ait pas répondu à l'appel et mon scepticisme de voir les deux moitiés de la ville, le nord et le sud, se rejoindre de nouveau, nous avons tous bien trop la sensation que l'écart ne cesse de s'accroître, il me répond que jamais personne ne s'est occupé de ces quartiers à l'architecture inhumaine. Je n'ai pas pu m'empêcher de lui rétorquer qu'ayant grandi dans un de ces quartiers, je peux témoigner que nous y vivions heureux jadis, et qu'au-delà des batiments, il fallait surtout réfléchir à la meilleure façon de recréer de la mixité sociale dans ces territoires. Tout en sachant très bien, au fond, qu'il est sans doute déjà trop tard...



jeudi 14 février 2013

J'AI TUÉ MAURICE THOREZ

                                 


Écrire oblige celui qui s'y applique à rassembler l'intégrité de son être. Il s'agit de donner sa juste vibration à chaque mot afin que le souffle de la vie traverse les phrases et certains sont prêts, croyant obtenir ainsi un meilleur résultat, à tenir éloignée la manière la plus courante de parler avec laquelle ils ont grandi. Cela peut représenter un problème pour les marseillais. Il est très difficile de traduire par l'écriture un langage de caractère comme le "parler marseillais". Ceux qui le pratiquent ont appris très tôt qu'il était bon de ne le conserver que dans sa forme orale et uniquement à l'intérieur de la géographie de la Ville. Écrire "en marseillais", une véritable transgression aux yeux de certains, représente un travail considérable devant lequel il convient de s'incliner quand un auteur y réussit avec une parfaite maitrise comme vient de le faire une nouvelle fois l'écrivain Gilles Ascaride, roi du mouvement littéraire "overlittérature", avec son dernier livre : J'ai tué Maurice Thorez, paru aux éditions Le Fioupélan.

La force de Gilles Ascaride est de "tenir" tout un livre dans cette forme ciselée "d'écriture orale" et sans la moindre ficelle exotique, là où la plupart de ceux qui se prêtent à l'exercice ne le font que sur des passages plus ou moins longs, dans le cadre d'une narration qui ne sort guère des formes conventionnelles. C'est d'ailleurs tout l'intérêt du mouvement "overlittérature", de proposer un sentier d'expression ancré profondément, pour combien de temps encore, dans le territoire, "merrittoire", "merdittoire" marseillais, mais c'est une bonne partie du sud de la France qui devrait se sentir concerné, qui mènerait vers un lectorat universel, pour toucher aussi bien l'australien que le chinois, l'esquimau ou le papou.

En neuf textes très différents, l'écrivain marseillais se livre, sur un arrière-fond politique, à un retour sur son passé aux travers d'épisodes qui, s'ils comportent tous un caractère de gravité, la conscription, Thorez et le communisme, mai 68, le Front National, sont revisités avec cette dérision, cette distance par l'exagération qui composent en partie ce qu'on qualifie "d'esprit marseillais". Ainsi s'esquisse le portrait d'un auteur qui dans cette forme de funambulisme littéraire se tient en équilibre sur l'ensemble des facettes de sa personnalité complexe, à la fois marseillais du dedans et du dehors (il vit à Aix-en-Provence), comédien de formation (cela s'entend au rythme du phrasé), mais aussi sociologue, et enseignant de cette discipline à la faculté d'Aix pendant sa carrière, impliqué à un moment de sa vie dans la politique, qui ne semble jamais totalement se trouver là où on l'attend et certainement pas dans la peau d'un retraité.

Derrière la faconde, la puissance et l'emphase du verbe, un art consommé de la fanfaronnade clownesque, mais aussi l'acuité du regard qui signale celui qui observe avec des outils sophistiqués d'analyse les choses sous le vernis des systèmes, c'est une sensibilité à fleur de peau qui se cache avec élégance et finesse derrière les masques.

J'ai tué Maurice Thorez est un livre qui donne à rire et réfléchir, une excellente porte d'entrée pour qui n'en aurait pas encore trouvée, à travers les livres d'Henri-Frédéric Blanc (pape du mouvement) par exemple, dans cette "overlittérature" tout à la fois mouvement et école littéraire, par laquelle tous ceux qui en éprouvent le besoin peuvent dire le monde en sacrifiant joyeusement les codes du bon goût de l'expression littéraire implicitement posés par un cercle étroit d'écrivains "parisiens", codes en dehors desquels un petit nombre de tartuffes de la lecture, parmi lesquels malheureusement quelques libraires, ont décrété qu'il n'y avait point de littérature.
Les assassins ne sont pas toujours ceux qu'on croit...

dimanche 3 février 2013

LAURA À LA HAVANE




Il faut absolument lire ce livre : Laura à la Havane, écrit par Angel Santiesteban, paru aux éditions l'Atinoir.

Il s'avère parfois contreproductif d'introduire le compte-rendu d'une lecture par une formule impérative qui voudrait prendre son lecteur au collet quitte à lui faire bouffer le livre, mais c'est bien ce que j'ai ressenti au moment de fermer ce recueil de nouvelles qu'un auteur cubain remarquable nous a transmis par-delà les mers et la censure que le régime castriste fait subir à tous ceux qui entreprennent de refléter son innommable pouvoir d'étouffement.

Il faut absolument lire ce livre pour rejoindre sous le vernis touristique des palais et des voitures américaines délabrés, des corps sublimes qui se déhanchent dans les fêtes caliente pour le plus grand plaisir des résidents des grands hôtels, la détresse des personnages d'Angel Santiesteban. Une détresse à laquelle chacun d'eux ou presque tente sans succès d'échapper et devant laquelle ce très grand auteur nous montre le triste spectacle de leur résignation, quand ce n'est pas l'appel d'une mort libératrice. Effroyable et sublime humanité que nous conte, sans rien nous épargner de sa douleur, comment le mal s'insinue et à quelle vitesse dans les coeurs les plus ardents, jusqu'à les saisir tout entiers, cet auteur cubain dont nous avons appris récemment que le "régime" devenu totalement fou vient de le condamner à cinq ans de prison et s'apprête ainsi, une fois de plus, à tenter de le détruire.

Il faut lire ce livre : Laura à La Havane, d'Angel Santiesteban pour faire résonner sa voix à travers nos voix, pour au moins essayer que la littérature l'emporte sur l'abjection de l'arbitraire, pour que ces personnages vivent à travers nos âmes et que cheminant ainsi, par les récits que nous transmettrons autour de nous, ils puissent sauver leur auteur et tous ceux qui s'étouffent peu à peu là-bas, dans le terrible anonymat de dérisoires cartes postales.

Il faut lire ce livre pour signifier aux frères Castro et à leurs pauvres sbires qu'il est trop tard, ils ont d'ores et déjà perdu, que la Révolution a définitivement échoué quand elle ne peut plus générer le moindre espoir.

Laura à la Havane, Angel Santiesteban. Editions l'Atinoir.