dimanche 11 février 2018

CACIA ZOO, MODÈLE DE LA LIBERTÉ...

Autoportrait (C) Cacia Zoo

En matière de photographie, ce sont bien les modèles féminins qui captent le plus facilement le regard des spectateurs. Je ne compte pas évoquer ici ceux auxquels on assigne une fonction publicitaire, où leur attitude, l’environnement, les vêtements qui les habillent  (quand ils en portent), procèdent d’une construction n’ayant pour but que de compléter ou doubler visuellement le message promotionnel. Je ne veux ici parler que de la photo d’art même si je ne dénie pas aux photographes publicitaires une véritable démarche artistique.
De tous les modèles féminins que j’observe depuis que je m’intéresse à l’image et à la sémiologie, l’un de ceux qui me fascinent le plus est Cacia Zoo, modèle et artiste new-yorkaise que j’ai eu le plaisir de découvrir sur le site Tumblr, application ouverte où il est possible à tout le monde de visiter son univers.http://caciazoo.com/ Le nombre de photos sur lequel apparaît ce modèle est considérable et peut filer le vertige (il apparaît toutefois que l’artiste a considérablement réduit le nombre de ses photos dernièrement).
La mine boudeuse ou amusée, elle s’y affiche, souvent dévêtue ou le visage en gros plan, réussissant cet étonnant tour de force, quel que soit le photographe qui l’a figée, de diffuser sur l’ensemble de la photo une onde puissante de mystère. Cacia Zoo, de ce point de vue, fait presque mentir Alfred Hitchcock, lequel déclarait qu’il détestait les actrices qui portaient leur sexe sur la figure au prétexte que leur visage ne prêtait aux spectateurs aucune possibilité de projection, aucune ambiguïté, ainsi préférait-il les femmes au visage froid, glacé, blonde, mais peut-être capables de vous entreprendre dans un ascenseur. On sait que Grace Kelly fût son plus grand fantasme. Et pourtant, si Cacia Zoo semble tout le contraire de ce genre de femme, avec ses cheveux bruns et raides, sa peau mate, cette bouche pleine d’une vibrante sensualité, il n’en demeure pas moins que si elle se multiplie de toutes les façons et dans toutes les positions, elle ne cesse dans le même temps de se dérober à qui voudrait la saisir pour percer son énigme. Vous pouvez penser qu’elle s’exhibe, mais c’est pour mieux se cacher, ou pour chercher une belle fuite en cultivant toutes les ressources de sa liberté.
Cacia Zoo pourrait être une femme caoutchouc, un modèle de silicone capable de prendre toutes les formes.
(C) Cacia Zoo
Cette troublante souplesse qu’elle utilise volontiers évoque les cascades enfantines et lui confère une touchante innocence. Cette modèle navigue avec une étonnante aisance entre candeur et provocation, quelque chose se consume en elle, un
feu intérieur alimenté par une énergie totalement renouvelable 
et inépuisable qui va de l’un à l’autre. Mais plus que tout, Cacia Zoo apparaît comme une exploratrice. Ses poses ne sont jamais conventionnelles, elle participe à l’invention de chaque photo en tentant de s’écarter de tous les sentiers battus. C’est un modèle particulier qui cherche en permanence à inventer la photo dont elle-même est à la fois l’objet et le sujet. Elle interroge le vide, elle le défie même, elle prend un malicieux plaisir à le traquer, à le poursuivre, à l’occuper, à le dépasser.
(C) MAmu
Chaque photo 
est un espace dans lequel elle laisse flotter son corps, c’est un sentiment d’apesanteur que donne ce personnage qui finit par exister quand se réunissent toutes ses apparitions dans l’esprit du spectateur. C’est dans l’accumulation qu’on la trouve et qu’il est possible de saisir son âme. J’ai souvent pensé que la nudité n’est pas sexuelle. Cacia Zoo ne l’est jamais à mes yeux. Qu’elle soit nue, ou habillée des sous-vêtements les plus affriolants, c’est toujours sa part ludique qui ressort de l’ombre funèbre, et qui l’emporte même si je la crois plus près de Thanatos que d’Éros. Elle ne cherche jamais à faire la démonstration de sa beauté, comme trop souvent les modèles, bien au contraire, il peut lui arriver de s’enlaidir sans que cela ne lui pose le moindre problème.
(C) Robert Szatmari
La beauté n’est pas un enjeu pour elle, son corps ne veut pas être autre chose qu’une célébration de la vie. Cacia Zoo attire capte la curiosité des photographes. Chacun cherche à l’interpréter en l’attirant dans son univers, en lui appliquant ses propres repères, mais le plus souvent les photos semblent n’avoir qu’un auteur, leur modèle, cette femme qui pourtant s’abandonne et demeure insaisissable. Ici repose toute la beauté et le charme de son paradoxe.
Il faut souligner, et c’est juste mon avis, que c’est de sa relation et de sa collaboration avec cet extraordinaire photographe et artiste qu’est Teknari que sont nées les plus belles et les plus fortes images, que ce soit pour l’un comme pour l’autre. Ce travail pourrait d’ailleurs faire l’objet d’un article à lui tout seul.

Alors, je suis curieux de ce travail de Cacia Zoo, l’artiste, de ses photos et de ses vidéos, et je veux continuer cette observation en étant attentif aux virages que prendra son inspiration, mais j’invite tous les curieux de la chose photographique à porter un regard sur son univers singulier et pluriel.
(C) Cacia Zoo


samedi 27 janvier 2018

QUARTIERS NORD, MONUMENT DE LA SCÈNE MARSEILLAISE !!!



Le groupe Quartiers Nord fêtait ce vendredi et samedi 26 et 27 janvier 2018 ses 40 ans d’existence au théâtre Toursky, lieu magique et vibrant qui a servi d’écrin à toutes ses productions depuis tant d’années. Ceux qui se seront donnés la grande chance d’être présents dans ce moment exceptionnel, loin de résonner comme un bilan, auront assisté à un spectacle plein mené à un rythme infernal, tirant une putain d’énergie de toutes ces années défilant parfois sur l’écran qui surplombait le fond de scène. Capables d’un rock puissant et électrisant comme de mélodies entraînantes, certaines devenues des tubes issus de leurs opérettes-rock, un genre dont la postérité les désignera à jamais comme les inventeurs, Quartiers Nord a déroulé tout le spectre plein de relief de son registre si singulier, avec ses textes sans concession à l’humour jubilatoire. Il fallait être jobard, il y a 40 ans pour décider de ne chanter cette musique qui a inondé le monde à partir des années 50, ni en anglais sa langue originelle, ni en français, tellement fade, mais en marseillais, avec ses mots terribles, épicés, violents et rebelles. Ce langage traverse tous les morceaux, il les tient en équilibre entre rage, rire et poésie, il vient des quartiers populaires de la ville dont les tous les membres sont issus, il vient du caniveau dans lequel les puissants maintiennent les plus faibles, c’est à partir de là que Quartiers Nord a bâti son répertoire et ce n’est pas un hasard si la chanson par laquelle Rock, l’un des leaders historiques du groupe, jean serré et poitrine nue sous un blouson de cuir, attaquait ce concert monumental avec Incrusté dans un WC :
« J’habite un vieux WC, dans une cour désaffectée, perché sur le flotteur d’une chasse d’eau bouchée, infect et fétide, bourré de tous les vices, je me proclame Roi de tous les parasites. »
Il enchaînait avec « Pré-Hu’ » quasiment une façon d’assumer pleinement sa place de dinosaure du rock, ce genre musical dont les jeunes des quartiers se détourne au profit du Rap : « Moi je suis le dernier vivant d’une ère terrassée, Pré-Hu’, Pré-Hu’, je tiens à ce statut ». Et puis ce fut le rire avec l’arrivée comme deux bras cassés des vieux complices, Tonton et Fred Achard, pour un tonitruant One again a fly qui sans ambiguïté annonçait à la face du peuple que le groupe plus que jamais soudé humainement, vocalement, musicalement, allait remettre çà sans vergogne et sans modération, c’était beau, c’était pêchu et toute la salle, pleine à craquer, il faut le souligner, bascula dans les folies de la jeunesse, de l’inconscience et de la rébellion. Ce fût non stop jusqu’au bout et j’arrêterai là l’inventaire de ce qui suivit, tant pis pour les absents. Et il faut dire avant d’aller plus loin toute la beauté de l’ensemble musical dirigé par l’autre leader, Loize (Alain Chiarazzo), un des meilleurs guitaristes français, voire européen, soutenu par John Massa, énorme au saxo, et tous les autres. Quartiers Nord est un monument du patrimoine musical et littéraire marseillais. Ainsi devrait penser tout marseillais qui se respecte. À celui qui m’objecterait que je n’ai pas à me hisser en arbitre du bon ou du mauvais goût je répondrais qu’il regarde bien alors qui il est et d’où il vient et s’il est marseillais, ce que ça veut dire pour lui quand il n’assume pas la vulgarité, le mauvais goût, l’irrévérence, certes parfois pénible, mais aussi la poésie et le rire ainsi que la révolte dont nous sommes ici tous porteurs à des niveaux très différents, sans oublier la mauvaise foi et l’excès... Quartiers Nord est à placer irrémédiablement à côté de Pagnol, sous son bienveillant patronage, tout comme Joe Corbeau et les Massilia Sound System, avec Vincent Scotto et Sarvil. Rock (Robert Rossi), Tonton (Gilbert Donzel) personnage atypique qui n’a aucun équivalent sur la scène française, Fred Achard, sûrement l’artiste de scène le plus complet que nous ayons, sont les dignes enfants d’Alibert, de Fernandel, Charpin, Blavette, Rellys, Andrex. Ils sont porteurs du même génie de la distance et de la légèreté déjantée, ils proviennent des mêmes entrailles du peuple d’en-bas. Ce serait une grave faute pour nos contemporains de ne pas reconnaître dans leur grande majorité le caractère emblématique que leur octroie déjà plusieurs milliers de personnes dans notre région, ce serait une grossière erreur de ne pas les accompagner et les soutenir comme le firent encore ceux qui assistèrent à ces deux concerts d’anniversaire. « Il me manque des morceaux » disait un homme devant moi à sa compagne, « ils ont pas fait Engatse sur le 31 ». Un autre plus loin se plaignait de l’absence de Partouze à six à minuit moins dix. Je regardai alors ma montre qui affichait cette heure jouissive. Le concert avait plus que largement passé les deux heures et tout le monde était encore dans les vapeurs du plaisir. Tu en connais beaucoup des concerts où tu as envie de remercier chaleureusement les acteurs à la fin ? Moi non, et pourtant je sors pas mal.

Là-haut, il y a une petite vidéo du début du final, jusqu’à ce que la mémoire de mon tél me lâche... et merde, j’aurais bien tout filmé jusqu’au bout. Il faudra surveiller les morceaux tirés de la captation vidéo qui se faisait parallèlement, mais plus que tout, Quartiers Nord se produit régulièrement dans toute la région, ne les manquez sous aucun prétexte, ils vous parlent de vous, de vos tripes, enfin, de Nos pieds-paquets à la marseillaise.

lundi 27 novembre 2017

LA NUIT VERNIE (Expo « Nous sommes Foot » au Mucem)

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Incontournable : La Nuit Vernie, vendredi 1er décembre en nocturne


L’expo extraordinaire « Nous sommes Foot » qui se tient au Mucem jusqu’au 4 février 2018 connaît un succès sans précédent, aussi bien en terme médiatique que du point de vue de sa fréquentation. Le pari d’amener vers le foot le public des musées, mais aussi dans l’autre sens, de faire venir au Musée les passionnés de football est déjà très réussi.
Nous ne pouvons qu’encourager sans réserve tous ceux qui n’ont pas encore eu la possibilité de venir à y aller pour s’imprégner de toutes les dimensions du foot, cette passion planétaire, ce langage universel qui unit bien plus les peuples qu’il ne les oppose.

Pourquoi ne pas le faire alors dès ce vendredi 1er décembre pour « La Nuit vernie », un évènement extraordinaire et complètement original, énorme, qui mêlera ambiance du football et musique électro, avec pas moins de 4 DJies qui plaqueront leurs mix par-dessus les deux plus belles ambiances du championnat de France de Ligue 1.

VOIR OU REVOIR OU RE-REVOIR L’EXPO « NOUS SOMMES FOOT ».
Vous pourrez dans un premier temps découvrir l’expo avec comme guide les plus passionnés des étudiants de la fac Aix-Marseille 1 qui partageront avec enthousiasme leurs découvertes autour des jeux et des enjeux du ballon rond. En parallèle, la soirée vernie et surtout festive, se poursuivra avec les deux matchs en back to back de DJies fanas de foot sur fond de voyage musical.

19h

Le derby Lyon / Saint-Etienne : G2S (Lyon) vs Kaffe Creme (Saint-Etienne)

G2S (C) DR


G2S est un DJ lyonnais de la nouvelle génération affilié au collectif de La Chinerie : adepte du sampling vinyle et du matériel à l’ancienne, ilpropose sa propre vision organique et poussiéreuse de la house (et parfois du hip-hop) à travers ses productions.

Kaffe Creme (DR)

Kaffe Creme est un artiste à part. Il a affiné sa culture musicale, ses goûts et son oreille pendant près de 14 ans au conservatoire avant de de se tourner vers la musique électronique. Jazz, funk, disco, house, électro ; son éclectisme transpire au travers de ses Dj-sets qu’il considère lui-même « comme des histoires ». 


22h
Le classico Marseille / Paris : Dj Oil (Marseille) vs DJ Yellow (Paris)

DJ Oil (DR)

Inutile de présenter le Marseillais Lionel Corsini aka DJ Oil, producteur, auteur et DJ depuis 1988. Ex-membre du groupe Troublemakers, il est aussi l'un des fondateurs du club de supporters MTP (avec Depé). Il a aussi a été entraineur de foot de minots à Marseille !


DJ Yellow aka Alain Ho est probablement le fan #1 du PSG sur la scène électro. Fondateur du label Yellow Productions, il est l'initiateur d'une rencontre improbable entre musiques électroniques et bossa brésilienne.


https://www.facebook.com/events/369788830145773/

mercredi 2 août 2017

MANHATTAN BLUES, Jean-Claude Charles


Il y a des auteurs qui même après leur mort n’ont toujours pas atteint toute la notoriété qu’ils méritent. Jean-Claude Charles est de ceux-là. Né à Haïti en 1949, parti faire des études, qu’il abandonnera, au Mexique, il ira ensuite à Chicago puis surtout à New-York avant de devenir journaliste à Paris où il avait repris ses études. Il décèdera en 2008, laissant derrière lui deux recueils de poésie, trois essais et quatre romans dont cet extraordinaire MANHATTAN BLUES publié en 1985 par Bernard Barrault.

Ferdinand vit à Paris mais vient passer quelques jours à New-York pour écrire dans l’appartement de sa maîtresse Jenny, qu’elle n’occupe pas, pendant une parenthèse de leur histoire amoureuse qui les a éloignés. Il vient aussi pour trouver des financements pour un film mais tout cela ne va plus guère compter quand il va rencontrer Fran, une traductrice au bord de la rupture avec Bill un peintre qui ne lui laisse guère de place dans son appartement atelier. L’histoire fortement autobiographique est ténue et n’a finalement que peu d’importance face à cette écriture très inspirée par deux références revendiquées, Joyce et Céline, qui déconstruit la langue pour créer un rythme aussi chaloupé qu’un standard de jazz, on écoute pas mal de musique dans ce roman. On a ici un verbe qui traduit avec beaucoup d’élégance et de liberté le rythme de la pensée, celui interne de chaque personnage, les idées qui passent, les certitudes, les doutes, et les peurs. Ces personnages de l’ère Reagan sont tous largués et peinent à assumer leurs sentiments dans une Amérique en mutation. Une grande contribution d’un écrivain noir à la Littérature francophone avec cette écriture qui invente sa propre forme. En arrière-fond, il y a le New-York de l’avant 11 septembre que les amoureux de cette ville prendront plaisir à retrouver car les personnages s’y promènent beaucoup, à toutes les heures du jour et de la nuit. MANHATTAN BLUES est un vrai putain de bon livre, il n’est guère étonnant que Marguerite Duras l’ait avalé en une nuit avant d’en parler avec beaucoup de respect pour son auteur.

Il faut ici saluer la formidable initiative des éditions Mémoire d’encrier de rééditer toute l’oeuvre de Jean-Claude Charles, une maison d’édition dynamique qui porte haut et fort la littérature et la pensée des auteurs noirs. On ne peut qu’inviter les bons libraires français à référencer le meilleur de ce catalogue brillant et vibrant. Les éditions Mémoire d’encrier sont maintenant diffusées et distribuées par DG DIFFUSION.






dimanche 14 mai 2017

LES VIVANTS AU PRIX DES MORTS, René FRÉGNI




Le Frégni nouveau vient de se poser sur les tables des libraires. C'est le moment de nous jeter sur lui comme sur le bon pain sorti du four et de savourer goulûment ce concentré de nature pétri par un artisan écrivain aux phrases alchimiques. Le marseillais de Manosque n'a pas son pareil pour partager ses émotions nées de longues promenades au coeur de la Provence, ou transformer chaque instant de vie en concentré de littérature, entre philosophie et méditation, pour évoquer aussi la puissance érotique des femmes. Le plaisir se renouvelle à chaque fois comme un miracle pour le lecteur confronté aux justes confessions d'un bonheur simple face à la beauté de ces lieux que Giono a chantés, à l'amour... ou à l'angoisse de mourir. On retrouve dans la première partie de ce nouveau livre, Les vivants au prix des morts, la subtile narration qui fonde le charme des ouvrages de René Frégni, celle qui place très vite le lecteur en communion avec lui, règle les battements du cœur sur les douces vibrations d'une âme en recherche de transparence. Avec La fiancée des corbeaux et Je me souviens de tous vos rêves, ses deux derniers ouvrages, on avait presque perdu de vue que Frégni est aussi un auteur de roman noir qui ne rechigne pas à tremper sa plume dans l'ombre profonde. Cette capacité à réussir dans deux genres très différents a-t-elle fini par provoquer une encombrante dualité, un combat au sein de sa matrice créative, au point qu'il semble avoir voulu les placer en affrontement au coeur de son nouveau livre ? Sans doute que oui. Avec l'irruption dans son univers contemplatif et amoureux de Kader, un truand chevronné rencontré dans les ateliers d'écriture que l'écrivain a longtemps dispensés en prison, on pourrait presque voir comme une perversion de placer la violence et le feu dans le sein même de la beauté des choses. Le récit devient d'autant plus inquiétant qu'il y a quelques années d'autres personnages, véritables ceux-là, s'étaient installés réellement dans la vie de Frégni le replongeant malgré lui dans l'univers froid et sans âme d'une cellule de prison. Il en était ressorti blanchi mais pas indemne avec un livre d'une grande puissance,Tu tomberas avec la nuit. Si les livres suivants travaillèrent sur la recherche et l'exposition des bonheurs simples, sans doute pour se laver l'âme après une effroyable descente aux enfers, voilà que l'authenticité qui transpirait de ce récit renforce celui du nouveau livre, au point que nous ressentons la peur qui monte au milieu du journal qui lui donne sa forme. Les jours s'égrènent et le danger se rapproche, la mort frappe avec toute son horreur mais ce qui se joue dans la progression de la lecture, loin d'une démarche perverse où l'âme noire avilirait la beauté, n'est rien d'autre qu'un ultime combat entre le bien et le mal à l'état pur. Le mal de la convoitise et de l'avidité, le mal de la puissance de l'argent face à laquelle la vie compte si peu. Le mal qui oblige au travestissement de la vérité. Le narrateur, je ne dis pas Frégni car personne ne peut situer exactement où finit la vérité et où commence la fiction, va mentir à pas mal de personnages pour les préserver et pour se protéger lui-même. Il va mentir aux femmes, à Isabelle sa compagne fiancée des corbeaux, à sa voisine infirmière, à Odile auprès de laquelle il trouve refuge. Il va mentir à Mario qui n'inspire que le dégoût, au policier qui l'interroge. Il est question ici d'une guerre intérieure entre mensonge et vérité, celle qui se niche au coeur de la création littéraire. Cet affrontement transcende le récit au point qu'on passe facilement sur une invraisemblance, celle qui omet une investigation poussée par les policiers de l'appartement de René, cet endroit sacré où se cisèle son oeuvre, le foyer de son écriture où une incarnation du mal finira avec une langue noire qui l'obsèdera longtemps. La fin, que nous ne dévoilerons pas, n'en est pas forcément une. Elle est ouverte et peut appeler une suite. Nous pouvons nous montrer curieux de savoir ce que fera René Frégni de son double littéraire dans sa prochaine livraison. Se sauvera-t-il définitivement des griffes du mal ? La rédemption peut-elle conclure le destin de Kader ? Un grand livre à lire absolument.


Les vivants au prix des morts, René Frégni, éditions Gallimard, 18€


lundi 3 avril 2017

MADEMOISELLE ESPÉRANCE


C'est en clôture du 4e festival d'Overlittérature, se tenant biennalement dans la ville de Septèmes, qu'était présenté hier pour la première fois la pièce de Gilles Ascaride Mademoiselle Espérance, et autant prévenir le lecteur qui passe par ici, je ne suis pas sûr d'être capable de restituer le très beau moment d'émotion que nous avons eu la chance d'y vivre. Parce qu'à dire vrai, si nous n'avions aucun doute sur la qualité de ce qui nous serait proposé nous ne pensions pas qu'elle atteindrait ce niveau de perfection dans la combinaison de l'écriture, du thème, de la mise en scène et de l'interprétation, bref de tout ce qui concourt à la réussite d'une œuvre théâtrale et comme c'est le cas ici, d'un véritable petit bijou. Il est bien sûr inutile de se laisser aller à la maladresse élogieuse, souvent improductive, surtout quand il faut s'efforcer à la concision dans ce monde numérique qui ne supporte pas la longueur. Il est temps d'être factuel, soit. La pièce se déroule dans la chambre d'une maison de retraite, celle de Madame Eugénie qui raconte à un infirmier musicien comment elle est devenue Mademoiselle Espérance, vedette du Music-Hall marseillais. Alors, dit comme çà, ce n'est pas forcément très sexy, d'autant que rien ne nous est épargné des outrances de la vieillesse, mais c'est un formidable prétexte pour Gilles Ascaride qui écrit ici un rôle de femme de caractère qui lui ressemble, tout à la fois cabotine, généreuse, excessive, susceptible et authentique. "Eugénie Graziani, c'est moi" semble-t-il nous dire malicieusement. C'est une pièce qui parle de la mémoire et des chansons populaires, qui mieux que n'importe quelle œuvre fixent l'air du temps et savent si bien le restituer tout en libérant les émotions jadis générées. C'est une pièce qui évoque la période de l'avant-guerre, que le Music-Hall aidait à rendre plus légère car on y riait beaucoup, elle se termine avec le bruit des trains emportant les juifs pour un aller-simple vers l'enfer des camps de la mort. Une pièce totalement marseillaise mais qui résonnera dans l'esprit de tous, d'ici ou d'ailleurs, l'accent et les expressions d'Eugénie l'inscrivent profondément dans ce mouvement Overlittérature qui s'adresse à l'univers à partir de Marseille, dont Ascaride s'est autoproclamé le Roi... à juste titre. Et puis, parce qu'un texte de théâtre ne prend toute son amplitude que lorsque les comédiens ont l'art de lui donner la vie, soulignons à l'encre rouge la formidable performance d'Edwige Pellissier qui, sous un masque rappelant la comedia dell'arte, chante, danse, s'enivre dans le corps en bout de course d'Eugénie. Formidable interprétation qu'elle livre ici, bien soutenue par son partenaire Bernard Ariu dont le travail se révèle précieux par la musique et l'humanité qu'il donne à son personnage. On insistera aussi sur la mise en scène soignée de Julien Asselin qui découpe parfaitement chaque séquence, les déplacements sont tous justifiés et renforcent la cohésion de l'ensemble. Une totale réussite que cette Mademoiselle Espérance dont il serait tout à fait scandaleux qu'aucun théâtre marseillais ne la programme pour donner au public l'occasion de la savourer. Attention, chef d'œuvre serais-je même tenté de dire, mais comme il y aura toujours deux ou trois couillesti qui se demanderont pour qui je me prends à sortir des choses pareilles, je préfère le dire en langage overlittéraire, que cette pièce c'est comme quand ton partenaire te fait un carreau en place à 12-12 sur la dernière boule, ou comme quand un joueur de l'OM de vingt-cinq mètres t'expédie un boulet de canon en pleine lucarne que ça te décolle du fauteuil, d'ailleurs la petite qui joue, pour de bon c'est un canon, comme quand il te vient le gonfle devant les plus grands films, que tu ris et pleures dans le même mouvement, car nous sommes nombreux à y être allé d'une belle larmette... ma parole, le gonfle... et puis voilà, vous m'avez gonflé, vous aviez qu'à être là. Ou alors, allez la voir cet été à Avignon cette Mademoiselle Espérance si vous ne me croyez pas. Voilà, vé ! Sas que... 
Ci-dessous les coordonnées pour Avignon.  

      




mercredi 15 mars 2017

VARSOVIE, VARSOVIE de Didier ZUILI


C'est un livre fort qui vient des profondeurs.
Quand des hommes de Pouvoir, des voleurs de pouvoir, entraînent leurs soldats dans la folie assassine, d'autres s'efforcent de sauver ce qui peut l'être, quelque chose d'essentiel et de fugace comme la mémoire, car l'oubli est parfois pire que la mort. Il faut voir cette BD comme une remarquable contribution à la lutte contre l'oubli avec l'exposition de l'acte héroïque et fondamental accompli par Emmanuel Ringelblum, l'un des responsables des juifs du Ghetto de Varsovie. Ce personnage dont peu de gens connaissent l'existence a choisi d'aller au sacrifice, le sien et celui de sa famille, pour non seulement mener jusqu'au bout une folle et noble entreprise de sauvetage de la mémoire, celles de ceux qui ont été enfermés dans l'ignoble souricière, mais aussi pour participer au soulèvement des dernières forces vives de ce ghetto. Rien ne nous est épargné. Rien, vraiment ? On se doute que dans la masse d'informations que Didier Zuili, l'auteur de Varsovie, Varsovie a consultée, il a dû beaucoup tailler, éliminer, se limiter, afin de ne pas tomber dans le piège d'empiler l'horreur sur l'horreur. On imagine aisément la cruauté des choix qu'il lui a fallu opérer pour créer une ligne de narration claire qui n'occulte rien de l'essentiel sans la surcharger. Car la tentation devait être grande. Nous assistons ici au retour à Varsovie de Yentl Perlmann, une historienne américaine extirpée du ghetto quand elle n'était encore qu'une enfant, grâce à Jonasz, l'autre personnage principal du livre, un jeune homme courageux et téméraire. L'historienne vient témoigner du passé devant une classe d'enfants dans une démarche pédagogique et émotionnelle. Ce récit est le sien. L'habileté de Didier Zuili consiste à placer Ringelblum, au rôle pourtant central, presque à la marge de son histoire, ce qui lui évite le didactisme, piège de toute fiction historique. Par la force de son dessin, car c'est aussi sa performance, être tout à la fois le scénariste et le dessinateur de cette œuvre, il nous plonge dans le ghetto étouffant où l'amour et la solidarité tentent de résister à la veulerie et aux lâchetés que la peur sait inspirer. C'est un dessin qui pue le sang et la mort. Un dessin expressionniste ondoyant comme les rêves funèbres, parce que la réalité est inadmissible, avec des personnages au teint argileux plongés malgré eux dans les noirceurs de l'humanité. Il utilise pour la partie flashback des couleurs sombres, sauf pour la chevelure flamme de Jonasz  et laisse en noir et blanc la partie moderne. Ringelblum et d'autres choisirent d'enterrer des milliers de pages sur lesquelles étaient consigné tous les détails de la vie du ghetto, documents et décisions administratifs mais aussi les histoires individuelles, les doutes, les espoirs dérisoires. Ces archives furent retrouvées après la guerre. Elles font partie aujourd'hui du registre international "Mémoire du Monde" de l'UNESCO.
Varsovie, Varsovie de Didier Zuili est un ouvrage qui vient donc des profondeurs de la Terre et de l'âme. Du beau travail qui doit prendre sa place dans toutes les bibliothèques, à côté du Journal d'Anne Frank, ou de Si c'est un homme, particulièrement dans un moment de la vie politique française qui voit un parti d'extrême-droite avancer vers les plus hautes marches du Pouvoir, en masquant sous un habillage grossier de respectabilité des idées racistes nauséabondes, nazies et révisionnistes. Alors que pendant ce temps, les islamistes radicaux propagent la haine du juif chez une partie de la jeunesse française issue de l'immigration...
Attention ! Attention, vous qui voulez croire en l'humanité !!!
Achetez, lisez, conservez, ou faites passer ce Varsovie, Varsovie de Didier Zuili, éditions Marabulles. 17,95€. Dans toutes les bonnes librairies.