jeudi 23 février 2023

Pour Richard Martin

Ce n’est pas pour régler des comptes que je commence ce texte long et longtemps retenu.

Quand j’ai appris que Richard Martin entrait de nouveau en grève de la faim pour rester maître de son théâtre, j’ai eu la naïveté de penser que la première municipalité de gauche depuis 25 ans à Marseille, dont j’avais accueilli l’arrivée avec enthousiasme, corrigerait vite l’erreur grossière de mettre le créateur magnifique et à jamais légendaire du théâtre Toursky dans cet insupportable et misérable entonnoir : on monnaye une subvention coupée contre une convention d’un an et ciao. La musique, on ne la connaît que trop. L’autorité place ensuite un ami et il n’y a plus de problème de subvention, on l’augmente même.

Je constate avec stupeur, effroi et bien entendu colère, qu’à ce jour, cette réaction municipale corrective tellement attendue ne vient toujours pas. Et Richard au bout de 16 jours de grève de la faim est désormais hospitalisé.

J’ai besoin de témoigner à propos de ce qu’est Richard.

Je m’exprime d’abord en citoyen-contribuable, amoureux de spectacle qui paye toujours ses billets, vieux marseillais de 62 ans, dans un premier temps témoin lointain des combats de Richard pour que ce lieu existe, dans ce quartier excentré (devenu entretemps l’un des plus pauvres d’Europe).

Je connaissais avant même de rencontrer vraiment Richard Martin une partie des actes les plus spectaculaires qu’il a courageusement posés depuis cinquante ans pour obtenir les moyens de faire de ce lieu ce qu’il est aujourd’hui.

Le Toursky, je l’ai d’abord fréquenté en tant que spectateur sans jamais avoir à me plaindre de la qualité de ce que j’y venais voir, et encore moins de celle de l’accueil. Il faut éprouver la douceur de vivre du lieu, de son hall, de sa terrasse, de son restaurant pour comprendre et ressentir tout ce qu’il s’en dégage de positif, de vibrant. Ici tout le monde a sa place. Il faut voir le sourire ravi de Richard Martin promenant sa silhouette dans tous les recoins les soirs de spectacle, dispensant des mots chaleureux avec son timbre de voix si humain et profond, portant une attention particulière à tout et à tous.

Puis, un événement très spécial m’a permis d’approfondir la connaissance de cet endroit.

Mars 2020, le Covid règne et me voilà confiné comme nous tous. Dès les premières heures, je projette d’apprendre des poésies, une par jour, pour combattre le décompte macabre des morts aux infos (j’en ferai 56). Puis je réouvre le Livre de Jobi de mon ami Henri-Frédéric Blanc. Je l’ai déjà lu quatre ou cinq fois avec toujours le même bonheur. Je décide alors de l’apprendre. Au bout de trois semaines j’ai plus d’une heure de texte en tête et je me décide à appeler l’auteur pour l’informer de cette chose un peu folle : je prends plaisir à déclamer son texte tout seul dans mon salon. Blanc souhaite voir ça. Il vient chez moi, je lui « joue » son livre et il adore ce qu’il voit et entend.

Ensuite ça va très vite. Je dis que je voudrais voir ce qu’il se passerait si je disais ce texte dans un lieu plus grand que mon salon. Henri-Frédéric Blanc m’emmène au Toursky et nous faisons une répétition dans une jolie salle inconnue et inaccessible au public. À la sortie nous tombons sur Richard Martin qui souhaite que je revienne pour lui faire entendre les mots de Blanc. Je travaille quelque temps encore et nous convenons d’un rendez-vous, mais ce jour-là nous le voyons arriver plié en deux par un lumbago terrible. Je suis confus, je lui dis qu’il n’aurait pas dû venir dans cet état, « non, non » me répond-il « j’ai dit que je viendrai et je suis là, de toute façon c’est toi qui vas travailler ». Il m’ouvre la salle Léo Ferré, m’envoie illico sur la scène et s’installe au dernier rang au fond. Je suis pour la première fois de ma vie sur une scène de théâtre alors que je n’en avais même jamais rêvé, il y a au fond Richard Martin, cet homme de spectacle si plein de flamme même s’il n’est guère en forme ce jour-là, et sur ma gauche, mon ami Henri-Frédéric Blanc que je considère comme l’un des plus grands auteurs marseillais vivants, excusez du peu. Je vais rester près de deux heures sur scène à dire ce texte. Pendant toute la séance, j’ai vu Richard souffrir le martyr, sans cesse à la recherche de la position la plus confortable mais ne relâchant pas une fois son écoute. Mais il y a plus fort. Il va encore rester 3/4 d’heure pour me décrire tout ce qu’il me restait à faire si je voulais transformer ma prestation en spectacle seul-en-scène. Je lui confie que je me sentais comme un type qui va sur le Vieux-Port et qui, désignant un grand voilier décide d’y monter sur le champ pour aller traverser l’Atlantique alors qu’il n’a jamais sorti un bateau du port. Richard a alors cette phrase : « Oui, c’est un peu ça. Mais si tu te le répètes, tu ne vas jamais monter sur le bateau ». Il va ajouter derrière ces mots que je n’oublierai jamais : « Je te sens lucide et perspicace sur toi-même. Si tu ne le sens pas tu t’arrêteras. Mais à partir de maintenant, tu es chez toi ici. Tu viens quand tu veux. Si ce n’est pas libre ici, tu vas là-bas, ou là-bas, il y aura toujours un coin pour toi, pour que tu avances ».

Je vais alors travailler pendant des semaines, profitant des confinements, des jours de chômage partiel, des samedi, des vacances. Je vais m’incruster, abuser du lieu. On ne me fera jamais la moindre remarque. Chaque fois que je croise Richard, je gratte des conseils qu’il prendra toujours le temps de me donner. Il me montre le chemin avec bienveillance et humilité. Je serai aussi le témoin de son travail sur le texte de Petit Boulot pour Vieux Clown, un spectacle dans lequel il est absolument formidable et bouleversant comme ses deux camarades de scène Serge Barbuscia et  Pierre Forest. Richard Martin en train d’apprendre son texte, c’est un spectacle. Le texte est posé devant lui sur la table, il absorbe une phrase, penche son corps et sa tête en arrière, levant les bras, puis il se replie jusqu’à poser le visage sur les feuillets, comme dans une imprécation sacrée. J’aurais adoré voler ces moments avec mon téléphone mais je n’ai pas osé. 

Le Livre de Jobi est maintenant pleinement devenu un spectacle. Je ne manque pas à la fin de chaque représentation, au plus fort encore des applaudissements, d’expliquer que sans Richard Martin et l’accueil du Toursky, je n’aurais jamais pu me me produire devant des spectateurs. C’est par la fréquentation répétée du Toursky, de ses scènes, sous ses projecteurs, dans le silence des salles vides, que je suis devenu comédien. C’est là que j’ai compris que la scène est un sas entre la vie et la mort, peuplé de fantômes avec lesquels on peut jouer en toute liberté. Richard Martin m’a transmis son feu. C’est un des hommes les plus courageux, sincères, humbles, humains que je connaisse. 

Voilà ce que je voulais dire.

Richard Martin est partout au Toursky. Il est là même quand il est absent. Il s’occupe de tout. Il est derrière chaque pierre, chaque planche, chaque porte et surtout chaque décision. Il est aux commandes de ce vaisseau spatial qui nous mène vers les étoiles. Richard Martin a créé une utopie de culture. Le Toursky, c’est des spectacles, de théâtre ou de musique, des expos, des débats, des conférences. Tout se fait dans le plus grand sérieux et la plus grande convivialité. Il n’y a pas plus marseillais que le Toursky. Plus étrange, plus singulier, plus différent, ça n’existe pas. Et tous les artistes habitués à jouer sur toutes les scènes du pays ressentent cet esprit plein de charme du Toursky de Richard Martin. Alors, tant qu’il a l’envie et la force, la ville de Marseille ne peut que s’honorer à l’aider et le soutenir, et non pas donner ce spectacle déshonorant d’une politique étriquée et si peu visionnaire. Richard se battra jusqu’au bout et nous serons de plus en plus nombreux à ses côtés.

Et dire que c’est bientôt le Printemps des Poètes…

Thierry B. Audibert

samedi 20 juillet 2019

LES FURTIFS, Alain Damasio



Les Furtifs, est un roman d’anticipation qui nous parle d’aujourd’hui.
Qui sont les furtifs ? Ce sont des êtres invisibles qui vivent dans les angles morts, là où le regard ne se porte jamais. C’est la condition de leur survie. Celui qui les voit les tue. Ils se céramifient instantanément pour éviter que l’on sache comment ils sont constitués. Ils se nourrissent de nos émotions, de nos odeurs et de nos bruits, mais aussi d’images et d’ondes. Ils enregistrent tout. Comme tous les bons livres, l’histoire peut se raconter simplement. Lorca et Sahar Varèse, un couple de rebelles, ont fait face à la disparition de leur petite fille de quatre ans. Elle n’est pas morte, elle s’est volatilisée. L’une, Sahar a décidé de faire le deuil et de reconstruire seule sa vie, alors que son mari est persuadé qu’elle est ailleurs. Quand il apprend l’existence des furtifs et d’une unité d’élite gouvernementale chargée de les traquer, il va parvenir à l'intégrer.
On ne sort pas pas indemne de la lecture du dernier livre d’Alain Damasio.
Il est rare qu’un ouvrage atteigne un tel degré d’harmonie entre le fonds et la forme, qu’il nous bouscule ainsi  en même temps que les mots et le langage, dégageant d’incroyables perspectives, philosophiques, politiques et poétiques. C’est un livre qui parle de création et de transformation, qui invite à la mutation des individus et des idées.

Un livre qui nous appelle à nous glisser dans le seul angle mort qui nous reste pour échapper au mal capitaliste et à l’argent funèbre... l’utopie libératrice. 700 pages de plaisir et d’incitation à la vie et au renouvellement.

Les Furtifs. Éditions de La Volte. 25€.

jeudi 6 septembre 2018

UNE FARCE CRUELLE. MASI, de Gary Victor.


Dans cette rentrée littéraire encore foisonnante, avec près de 600 titres qui se bousculent sur les tables des librairies, figure Masi, un OVNI inattendu qui nous parvient de la planète Haïti, un roman de Gary Victor, l’écrivain haïtien le plus lu dans le monde.
On y suit avec amusement l’itinéraire improbable de Dieuseul Lapénuri, un homme jeune, veule et conformiste, il participe activement aux offices du Pasteur le dimanche, très heureux d’avoir obtenu un petit poste dans un ministère malgré des études médiocres, mais qui garde une trace profonde des mauvais traitements que lui a fait subir son père dont la violence verbale n’a jamais cessé à son égard.
L’itinéraire de Dieuseul commence à s’infléchir quand il se marie avec Anodine, une fille ravissante et ambitieuse qui compte un oncle ex-sénateur dans sa famille, ce qui vaut à son mari deux promotions successives jusqu’à ce que celui-ci soit en situation d’accéder au rang très envié de ministre. Mais il faut faire bien des concessions pour obtenir ce poste : passer dans le bureau du président... et surtout sous le bureau. Dieuseul comprend trop tard, au moment de faire un choix devant l’engin présidentiel, lui l’hétérosexuel convaincu doit se résoudre à satisfaire les ambitions menaçantes de sa femme qui l’a enjoint le matin même à sortir ministre de ce bureau. Le passage dans lequel aucun détail n’est épargné est désopilant, mais la langue, si j’ose dire, d’un Gary Victor malicieux à souhait emmène le tout dans la déflagration de l’éros du héros, il sera troublé d’y avoir pris du plaisir, laquelle se confond avec la puissante jouissance du président qui récite du Rimbaud et du Baudelaire tout au long de son extase. Car l’ingénu en matière homosexuelle obtient un résultat qui dépasse toutes les attentes et d’avoir fait jouir à ce point le président, qui s’en ouvrira aux autres ministres, va lui attirer envie et jalousie. On veut surtout connaître sa technique.
Dieuseul Lapenuri hérite donc d’un ministère, celui des Valeurs Morales et Citoyennes... il lui est précisé tout de suite qu’un dossier prioritaire l’attend sur son bureau, rien de moins que l’organisation d’un festival gay et lesbien, imposé et financé par les pays occidentaux, qui encombre le pouvoir. On recommande la plus grande diplomatie au ministre. Difficile de se passer de l’argent de la communauté internationale, tellement souhaité dans d’autres dossiers, et impossible de laisser penser à la population qu’on accepte sans réaction la morale déviante de l’occident. Dieuseul Lapénuri se retrouve très vite isolé et on se demande alors comment il va pouvoir se tirer de ce mauvais pas.
Masi est un conte cruel, une farce sombre et jubilatoire sur le pouvoir, la misère, et les préjugés autour de l’homosexualité. On y rit beaucoup.
Masi. Éditions Mémoire d’encrier. 19€

« On chuchote que, grâce à La flûte enchantée de Mozart, le citoyen Dieuseul Lapénuri est nommé ministre aux Valeurs morales et citoyennes, avec le mandat d’arrêter la dégradation des mœurs et l’abomination qui gangrènent la République. L’île sombre dans la luxure. Le président se croise les bras et s’amuse à jouir, en criant Whitman, Rimbaud et Baudelaire. Entretemps, la première édition du festival gay et lesbien Festi Masi est annoncée. Les autorités s’y opposent de toutes leurs forces. Le festival, devenu affaire d’État, prend des proportions inimaginables. Cette ruée vers la vertu, on le sait bien, n’est que mirages et effronteries. Un roman qui nous propulse dans les bas-fonds de l’âme humaine. »
Romancier et journaliste, Gary Victor est né à Port-au-Prince où il vit. Ses ouvrages sont publiés en France, au Canada et en Haïti. Il a reçu de nombreuses distinctions et prix littéraires. Il est l’auteur d’une œuvre originale acclamée dans son pays.


dimanche 11 février 2018

CACIA ZOO, MODÈLE DE LA LIBERTÉ...

Autoportrait (C) Cacia Zoo

En matière de photographie, ce sont bien les modèles féminins qui captent le plus facilement le regard des spectateurs. Je ne compte pas évoquer ici ceux auxquels on assigne une fonction publicitaire, où leur attitude, l’environnement, les vêtements qui les habillent  (quand ils en portent), procèdent d’une construction n’ayant pour but que de compléter ou doubler visuellement le message promotionnel. Je ne veux ici parler que de la photo d’art même si je ne dénie pas aux photographes publicitaires une véritable démarche artistique.
De tous les modèles féminins que j’observe depuis que je m’intéresse à l’image et à la sémiologie, l’un de ceux qui me fascinent le plus est Cacia Zoo, modèle et artiste new-yorkaise que j’ai eu le plaisir de découvrir sur le site Tumblr, application ouverte où il est possible à tout le monde de visiter son univers.http://caciazoo.com/ Le nombre de photos sur lequel apparaît ce modèle est considérable et peut filer le vertige (il apparaît toutefois que l’artiste a considérablement réduit le nombre de ses photos dernièrement).
La mine boudeuse ou amusée, elle s’y affiche, souvent dévêtue ou le visage en gros plan, réussissant cet étonnant tour de force, quel que soit le photographe qui l’a figée, de diffuser sur l’ensemble de la photo une onde puissante de mystère. Cacia Zoo, de ce point de vue, fait presque mentir Alfred Hitchcock, lequel déclarait qu’il détestait les actrices qui portaient leur sexe sur la figure au prétexte que leur visage ne prêtait aux spectateurs aucune possibilité de projection, aucune ambiguïté, ainsi préférait-il les femmes au visage froid, glacé, blonde, mais peut-être capables de vous entreprendre dans un ascenseur. On sait que Grace Kelly fût son plus grand fantasme. Et pourtant, si Cacia Zoo semble tout le contraire de ce genre de femme, avec ses cheveux bruns et raides, sa peau mate, cette bouche pleine d’une vibrante sensualité, il n’en demeure pas moins que si elle se multiplie de toutes les façons et dans toutes les positions, elle ne cesse dans le même temps de se dérober à qui voudrait la saisir pour percer son énigme. Vous pouvez penser qu’elle s’exhibe, mais c’est pour mieux se cacher, ou pour chercher une belle fuite en cultivant toutes les ressources de sa liberté.
Cacia Zoo pourrait être une femme caoutchouc, un modèle de silicone capable de prendre toutes les formes.
(C) Cacia Zoo
Cette troublante souplesse qu’elle utilise volontiers évoque les cascades enfantines et lui confère une touchante innocence. Cette modèle navigue avec une étonnante aisance entre candeur et provocation, quelque chose se consume en elle, un
feu intérieur alimenté par une énergie totalement renouvelable 
et inépuisable qui va de l’un à l’autre. Mais plus que tout, Cacia Zoo apparaît comme une exploratrice. Ses poses ne sont jamais conventionnelles, elle participe à l’invention de chaque photo en tentant de s’écarter de tous les sentiers battus. C’est un modèle particulier qui cherche en permanence à inventer la photo dont elle-même est à la fois l’objet et le sujet. Elle interroge le vide, elle le défie même, elle prend un malicieux plaisir à le traquer, à le poursuivre, à l’occuper, à le dépasser.
(C) MAmu
Chaque photo 
est un espace dans lequel elle laisse flotter son corps, c’est un sentiment d’apesanteur que donne ce personnage qui finit par exister quand se réunissent toutes ses apparitions dans l’esprit du spectateur. C’est dans l’accumulation qu’on la trouve et qu’il est possible de saisir son âme. J’ai souvent pensé que la nudité n’est pas sexuelle. Cacia Zoo ne l’est jamais à mes yeux. Qu’elle soit nue, ou habillée des sous-vêtements les plus affriolants, c’est toujours sa part ludique qui ressort de l’ombre funèbre, et qui l’emporte même si je la crois plus près de Thanatos que d’Éros. Elle ne cherche jamais à faire la démonstration de sa beauté, comme trop souvent les modèles, bien au contraire, il peut lui arriver de s’enlaidir sans que cela ne lui pose le moindre problème.
(C) Robert Szatmari
La beauté n’est pas un enjeu pour elle, son corps ne veut pas être autre chose qu’une célébration de la vie. Cacia Zoo attire capte la curiosité des photographes. Chacun cherche à l’interpréter en l’attirant dans son univers, en lui appliquant ses propres repères, mais le plus souvent les photos semblent n’avoir qu’un auteur, leur modèle, cette femme qui pourtant s’abandonne et demeure insaisissable. Ici repose toute la beauté et le charme de son paradoxe.
Il faut souligner, et c’est juste mon avis, que c’est de sa relation et de sa collaboration avec cet extraordinaire photographe et artiste qu’est Teknari que sont nées les plus belles et les plus fortes images, que ce soit pour l’un comme pour l’autre. Ce travail pourrait d’ailleurs faire l’objet d’un article à lui tout seul.

Alors, je suis curieux de ce travail de Cacia Zoo, l’artiste, de ses photos et de ses vidéos, et je veux continuer cette observation en étant attentif aux virages que prendra son inspiration, mais j’invite tous les curieux de la chose photographique à porter un regard sur son univers singulier et pluriel.
(C) Cacia Zoo


samedi 27 janvier 2018

QUARTIERS NORD, MONUMENT DE LA SCÈNE MARSEILLAISE !!!



Le groupe Quartiers Nord fêtait ce vendredi et samedi 26 et 27 janvier 2018 ses 40 ans d’existence au théâtre Toursky, lieu magique et vibrant qui a servi d’écrin à toutes ses productions depuis tant d’années. Ceux qui se seront donnés la grande chance d’être présents dans ce moment exceptionnel, loin de résonner comme un bilan, auront assisté à un spectacle plein mené à un rythme infernal, tirant une putain d’énergie de toutes ces années défilant parfois sur l’écran qui surplombait le fond de scène. Capables d’un rock puissant et électrisant comme de mélodies entraînantes, certaines devenues des tubes issus de leurs opérettes-rock, un genre dont la postérité les désignera à jamais comme les inventeurs, Quartiers Nord a déroulé tout le spectre plein de relief de son registre si singulier, avec ses textes sans concession à l’humour jubilatoire. Il fallait être jobard, il y a 40 ans pour décider de ne chanter cette musique qui a inondé le monde à partir des années 50, ni en anglais sa langue originelle, ni en français, tellement fade, mais en marseillais, avec ses mots terribles, épicés, violents et rebelles. Ce langage traverse tous les morceaux, il les tient en équilibre entre rage, rire et poésie, il vient des quartiers populaires de la ville dont les tous les membres sont issus, il vient du caniveau dans lequel les puissants maintiennent les plus faibles, c’est à partir de là que Quartiers Nord a bâti son répertoire et ce n’est pas un hasard si la chanson par laquelle Rock, l’un des leaders historiques du groupe, jean serré et poitrine nue sous un blouson de cuir, attaquait ce concert monumental avec Incrusté dans un WC :
« J’habite un vieux WC, dans une cour désaffectée, perché sur le flotteur d’une chasse d’eau bouchée, infect et fétide, bourré de tous les vices, je me proclame Roi de tous les parasites. »
Il enchaînait avec « Pré-Hu’ » quasiment une façon d’assumer pleinement sa place de dinosaure du rock, ce genre musical dont les jeunes des quartiers se détourne au profit du Rap : « Moi je suis le dernier vivant d’une ère terrassée, Pré-Hu’, Pré-Hu’, je tiens à ce statut ». Et puis ce fut le rire avec l’arrivée comme deux bras cassés des vieux complices, Tonton et Fred Achard, pour un tonitruant One again a fly qui sans ambiguïté annonçait à la face du peuple que le groupe plus que jamais soudé humainement, vocalement, musicalement, allait remettre çà sans vergogne et sans modération, c’était beau, c’était pêchu et toute la salle, pleine à craquer, il faut le souligner, bascula dans les folies de la jeunesse, de l’inconscience et de la rébellion. Ce fût non stop jusqu’au bout et j’arrêterai là l’inventaire de ce qui suivit, tant pis pour les absents. Et il faut dire avant d’aller plus loin toute la beauté de l’ensemble musical dirigé par l’autre leader, Loize (Alain Chiarazzo), un des meilleurs guitaristes français, voire européen, soutenu par John Massa, énorme au saxo, et tous les autres. Quartiers Nord est un monument du patrimoine musical et littéraire marseillais. Ainsi devrait penser tout marseillais qui se respecte. À celui qui m’objecterait que je n’ai pas à me hisser en arbitre du bon ou du mauvais goût je répondrais qu’il regarde bien alors qui il est et d’où il vient et s’il est marseillais, ce que ça veut dire pour lui quand il n’assume pas la vulgarité, le mauvais goût, l’irrévérence, certes parfois pénible, mais aussi la poésie et le rire ainsi que la révolte dont nous sommes ici tous porteurs à des niveaux très différents, sans oublier la mauvaise foi et l’excès... Quartiers Nord est à placer irrémédiablement à côté de Pagnol, sous son bienveillant patronage, tout comme Joe Corbeau et les Massilia Sound System, avec Vincent Scotto et Sarvil. Rock (Robert Rossi), Tonton (Gilbert Donzel) personnage atypique qui n’a aucun équivalent sur la scène française, Fred Achard, sûrement l’artiste de scène le plus complet que nous ayons, sont les dignes enfants d’Alibert, de Fernandel, Charpin, Blavette, Rellys, Andrex. Ils sont porteurs du même génie de la distance et de la légèreté déjantée, ils proviennent des mêmes entrailles du peuple d’en-bas. Ce serait une grave faute pour nos contemporains de ne pas reconnaître dans leur grande majorité le caractère emblématique que leur octroie déjà plusieurs milliers de personnes dans notre région, ce serait une grossière erreur de ne pas les accompagner et les soutenir comme le firent encore ceux qui assistèrent à ces deux concerts d’anniversaire. « Il me manque des morceaux » disait un homme devant moi à sa compagne, « ils ont pas fait Engatse sur le 31 ». Un autre plus loin se plaignait de l’absence de Partouze à six à minuit moins dix. Je regardai alors ma montre qui affichait cette heure jouissive. Le concert avait plus que largement passé les deux heures et tout le monde était encore dans les vapeurs du plaisir. Tu en connais beaucoup des concerts où tu as envie de remercier chaleureusement les acteurs à la fin ? Moi non, et pourtant je sors pas mal.

Là-haut, il y a une petite vidéo du début du final, jusqu’à ce que la mémoire de mon tél me lâche... et merde, j’aurais bien tout filmé jusqu’au bout. Il faudra surveiller les morceaux tirés de la captation vidéo qui se faisait parallèlement, mais plus que tout, Quartiers Nord se produit régulièrement dans toute la région, ne les manquez sous aucun prétexte, ils vous parlent de vous, de vos tripes, enfin, de Nos pieds-paquets à la marseillaise.

lundi 27 novembre 2017

LA NUIT VERNIE (Expo « Nous sommes Foot » au Mucem)

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Incontournable : La Nuit Vernie, vendredi 1er décembre en nocturne


L’expo extraordinaire « Nous sommes Foot » qui se tient au Mucem jusqu’au 4 février 2018 connaît un succès sans précédent, aussi bien en terme médiatique que du point de vue de sa fréquentation. Le pari d’amener vers le foot le public des musées, mais aussi dans l’autre sens, de faire venir au Musée les passionnés de football est déjà très réussi.
Nous ne pouvons qu’encourager sans réserve tous ceux qui n’ont pas encore eu la possibilité de venir à y aller pour s’imprégner de toutes les dimensions du foot, cette passion planétaire, ce langage universel qui unit bien plus les peuples qu’il ne les oppose.

Pourquoi ne pas le faire alors dès ce vendredi 1er décembre pour « La Nuit vernie », un évènement extraordinaire et complètement original, énorme, qui mêlera ambiance du football et musique électro, avec pas moins de 4 DJies qui plaqueront leurs mix par-dessus les deux plus belles ambiances du championnat de France de Ligue 1.

VOIR OU REVOIR OU RE-REVOIR L’EXPO « NOUS SOMMES FOOT ».
Vous pourrez dans un premier temps découvrir l’expo avec comme guide les plus passionnés des étudiants de la fac Aix-Marseille 1 qui partageront avec enthousiasme leurs découvertes autour des jeux et des enjeux du ballon rond. En parallèle, la soirée vernie et surtout festive, se poursuivra avec les deux matchs en back to back de DJies fanas de foot sur fond de voyage musical.

19h

Le derby Lyon / Saint-Etienne : G2S (Lyon) vs Kaffe Creme (Saint-Etienne)

G2S (C) DR


G2S est un DJ lyonnais de la nouvelle génération affilié au collectif de La Chinerie : adepte du sampling vinyle et du matériel à l’ancienne, ilpropose sa propre vision organique et poussiéreuse de la house (et parfois du hip-hop) à travers ses productions.

Kaffe Creme (DR)

Kaffe Creme est un artiste à part. Il a affiné sa culture musicale, ses goûts et son oreille pendant près de 14 ans au conservatoire avant de de se tourner vers la musique électronique. Jazz, funk, disco, house, électro ; son éclectisme transpire au travers de ses Dj-sets qu’il considère lui-même « comme des histoires ». 


22h
Le classico Marseille / Paris : Dj Oil (Marseille) vs DJ Yellow (Paris)

DJ Oil (DR)

Inutile de présenter le Marseillais Lionel Corsini aka DJ Oil, producteur, auteur et DJ depuis 1988. Ex-membre du groupe Troublemakers, il est aussi l'un des fondateurs du club de supporters MTP (avec Depé). Il a aussi a été entraineur de foot de minots à Marseille !


DJ Yellow aka Alain Ho est probablement le fan #1 du PSG sur la scène électro. Fondateur du label Yellow Productions, il est l'initiateur d'une rencontre improbable entre musiques électroniques et bossa brésilienne.


https://www.facebook.com/events/369788830145773/

mercredi 2 août 2017

MANHATTAN BLUES, Jean-Claude Charles


Il y a des auteurs qui même après leur mort n’ont toujours pas atteint toute la notoriété qu’ils méritent. Jean-Claude Charles est de ceux-là. Né à Haïti en 1949, parti faire des études, qu’il abandonnera, au Mexique, il ira ensuite à Chicago puis surtout à New-York avant de devenir journaliste à Paris où il avait repris ses études. Il décèdera en 2008, laissant derrière lui deux recueils de poésie, trois essais et quatre romans dont cet extraordinaire MANHATTAN BLUES publié en 1985 par Bernard Barrault.

Ferdinand vit à Paris mais vient passer quelques jours à New-York pour écrire dans l’appartement de sa maîtresse Jenny, qu’elle n’occupe pas, pendant une parenthèse de leur histoire amoureuse qui les a éloignés. Il vient aussi pour trouver des financements pour un film mais tout cela ne va plus guère compter quand il va rencontrer Fran, une traductrice au bord de la rupture avec Bill un peintre qui ne lui laisse guère de place dans son appartement atelier. L’histoire fortement autobiographique est ténue et n’a finalement que peu d’importance face à cette écriture très inspirée par deux références revendiquées, Joyce et Céline, qui déconstruit la langue pour créer un rythme aussi chaloupé qu’un standard de jazz, on écoute pas mal de musique dans ce roman. On a ici un verbe qui traduit avec beaucoup d’élégance et de liberté le rythme de la pensée, celui interne de chaque personnage, les idées qui passent, les certitudes, les doutes, et les peurs. Ces personnages de l’ère Reagan sont tous largués et peinent à assumer leurs sentiments dans une Amérique en mutation. Une grande contribution d’un écrivain noir à la Littérature francophone avec cette écriture qui invente sa propre forme. En arrière-fond, il y a le New-York de l’avant 11 septembre que les amoureux de cette ville prendront plaisir à retrouver car les personnages s’y promènent beaucoup, à toutes les heures du jour et de la nuit. MANHATTAN BLUES est un vrai putain de bon livre, il n’est guère étonnant que Marguerite Duras l’ait avalé en une nuit avant d’en parler avec beaucoup de respect pour son auteur.

Il faut ici saluer la formidable initiative des éditions Mémoire d’encrier de rééditer toute l’oeuvre de Jean-Claude Charles, une maison d’édition dynamique qui porte haut et fort la littérature et la pensée des auteurs noirs. On ne peut qu’inviter les bons libraires français à référencer le meilleur de ce catalogue brillant et vibrant. Les éditions Mémoire d’encrier sont maintenant diffusées et distribuées par DG DIFFUSION.






dimanche 14 mai 2017

LES VIVANTS AU PRIX DES MORTS, René FRÉGNI




Le Frégni nouveau vient de se poser sur les tables des libraires. C'est le moment de nous jeter sur lui comme sur le bon pain sorti du four et de savourer goulûment ce concentré de nature pétri par un artisan écrivain aux phrases alchimiques. Le marseillais de Manosque n'a pas son pareil pour partager ses émotions nées de longues promenades au coeur de la Provence, ou transformer chaque instant de vie en concentré de littérature, entre philosophie et méditation, pour évoquer aussi la puissance érotique des femmes. Le plaisir se renouvelle à chaque fois comme un miracle pour le lecteur confronté aux justes confessions d'un bonheur simple face à la beauté de ces lieux que Giono a chantés, à l'amour... ou à l'angoisse de mourir. On retrouve dans la première partie de ce nouveau livre, Les vivants au prix des morts, la subtile narration qui fonde le charme des ouvrages de René Frégni, celle qui place très vite le lecteur en communion avec lui, règle les battements du cœur sur les douces vibrations d'une âme en recherche de transparence. Avec La fiancée des corbeaux et Je me souviens de tous vos rêves, ses deux derniers ouvrages, on avait presque perdu de vue que Frégni est aussi un auteur de roman noir qui ne rechigne pas à tremper sa plume dans l'ombre profonde. Cette capacité à réussir dans deux genres très différents a-t-elle fini par provoquer une encombrante dualité, un combat au sein de sa matrice créative, au point qu'il semble avoir voulu les placer en affrontement au coeur de son nouveau livre ? Sans doute que oui. Avec l'irruption dans son univers contemplatif et amoureux de Kader, un truand chevronné rencontré dans les ateliers d'écriture que l'écrivain a longtemps dispensés en prison, on pourrait presque voir comme une perversion de placer la violence et le feu dans le sein même de la beauté des choses. Le récit devient d'autant plus inquiétant qu'il y a quelques années d'autres personnages, véritables ceux-là, s'étaient installés réellement dans la vie de Frégni le replongeant malgré lui dans l'univers froid et sans âme d'une cellule de prison. Il en était ressorti blanchi mais pas indemne avec un livre d'une grande puissance,Tu tomberas avec la nuit. Si les livres suivants travaillèrent sur la recherche et l'exposition des bonheurs simples, sans doute pour se laver l'âme après une effroyable descente aux enfers, voilà que l'authenticité qui transpirait de ce récit renforce celui du nouveau livre, au point que nous ressentons la peur qui monte au milieu du journal qui lui donne sa forme. Les jours s'égrènent et le danger se rapproche, la mort frappe avec toute son horreur mais ce qui se joue dans la progression de la lecture, loin d'une démarche perverse où l'âme noire avilirait la beauté, n'est rien d'autre qu'un ultime combat entre le bien et le mal à l'état pur. Le mal de la convoitise et de l'avidité, le mal de la puissance de l'argent face à laquelle la vie compte si peu. Le mal qui oblige au travestissement de la vérité. Le narrateur, je ne dis pas Frégni car personne ne peut situer exactement où finit la vérité et où commence la fiction, va mentir à pas mal de personnages pour les préserver et pour se protéger lui-même. Il va mentir aux femmes, à Isabelle sa compagne fiancée des corbeaux, à sa voisine infirmière, à Odile auprès de laquelle il trouve refuge. Il va mentir à Mario qui n'inspire que le dégoût, au policier qui l'interroge. Il est question ici d'une guerre intérieure entre mensonge et vérité, celle qui se niche au coeur de la création littéraire. Cet affrontement transcende le récit au point qu'on passe facilement sur une invraisemblance, celle qui omet une investigation poussée par les policiers de l'appartement de René, cet endroit sacré où se cisèle son oeuvre, le foyer de son écriture où une incarnation du mal finira avec une langue noire qui l'obsèdera longtemps. La fin, que nous ne dévoilerons pas, n'en est pas forcément une. Elle est ouverte et peut appeler une suite. Nous pouvons nous montrer curieux de savoir ce que fera René Frégni de son double littéraire dans sa prochaine livraison. Se sauvera-t-il définitivement des griffes du mal ? La rédemption peut-elle conclure le destin de Kader ? Un grand livre à lire absolument.


Les vivants au prix des morts, René Frégni, éditions Gallimard, 18€


lundi 3 avril 2017

MADEMOISELLE ESPÉRANCE


C'est en clôture du 4e festival d'Overlittérature, se tenant biennalement dans la ville de Septèmes, qu'était présenté hier pour la première fois la pièce de Gilles Ascaride Mademoiselle Espérance, et autant prévenir le lecteur qui passe par ici, je ne suis pas sûr d'être capable de restituer le très beau moment d'émotion que nous avons eu la chance d'y vivre. Parce qu'à dire vrai, si nous n'avions aucun doute sur la qualité de ce qui nous serait proposé nous ne pensions pas qu'elle atteindrait ce niveau de perfection dans la combinaison de l'écriture, du thème, de la mise en scène et de l'interprétation, bref de tout ce qui concourt à la réussite d'une œuvre théâtrale et comme c'est le cas ici, d'un véritable petit bijou. Il est bien sûr inutile de se laisser aller à la maladresse élogieuse, souvent improductive, surtout quand il faut s'efforcer à la concision dans ce monde numérique qui ne supporte pas la longueur. Il est temps d'être factuel, soit. La pièce se déroule dans la chambre d'une maison de retraite, celle de Madame Eugénie qui raconte à un infirmier musicien comment elle est devenue Mademoiselle Espérance, vedette du Music-Hall marseillais. Alors, dit comme çà, ce n'est pas forcément très sexy, d'autant que rien ne nous est épargné des outrances de la vieillesse, mais c'est un formidable prétexte pour Gilles Ascaride qui écrit ici un rôle de femme de caractère qui lui ressemble, tout à la fois cabotine, généreuse, excessive, susceptible et authentique. "Eugénie Graziani, c'est moi" semble-t-il nous dire malicieusement. C'est une pièce qui parle de la mémoire et des chansons populaires, qui mieux que n'importe quelle œuvre fixent l'air du temps et savent si bien le restituer tout en libérant les émotions jadis générées. C'est une pièce qui évoque la période de l'avant-guerre, que le Music-Hall aidait à rendre plus légère car on y riait beaucoup, elle se termine avec le bruit des trains emportant les juifs pour un aller-simple vers l'enfer des camps de la mort. Une pièce totalement marseillaise mais qui résonnera dans l'esprit de tous, d'ici ou d'ailleurs, l'accent et les expressions d'Eugénie l'inscrivent profondément dans ce mouvement Overlittérature qui s'adresse à l'univers à partir de Marseille, dont Ascaride s'est autoproclamé le Roi... à juste titre. Et puis, parce qu'un texte de théâtre ne prend toute son amplitude que lorsque les comédiens ont l'art de lui donner la vie, soulignons à l'encre rouge la formidable performance d'Edwige Pellissier qui, sous un masque rappelant la comedia dell'arte, chante, danse, s'enivre dans le corps en bout de course d'Eugénie. Formidable interprétation qu'elle livre ici, bien soutenue par son partenaire Bernard Ariu dont le travail se révèle précieux par la musique et l'humanité qu'il donne à son personnage. On insistera aussi sur la mise en scène soignée de Julien Asselin qui découpe parfaitement chaque séquence, les déplacements sont tous justifiés et renforcent la cohésion de l'ensemble. Une totale réussite que cette Mademoiselle Espérance dont il serait tout à fait scandaleux qu'aucun théâtre marseillais ne la programme pour donner au public l'occasion de la savourer. Attention, chef d'œuvre serais-je même tenté de dire, mais comme il y aura toujours deux ou trois couillesti qui se demanderont pour qui je me prends à sortir des choses pareilles, je préfère le dire en langage overlittéraire, que cette pièce c'est comme quand ton partenaire te fait un carreau en place à 12-12 sur la dernière boule, ou comme quand un joueur de l'OM de vingt-cinq mètres t'expédie un boulet de canon en pleine lucarne que ça te décolle du fauteuil, d'ailleurs la petite qui joue, pour de bon c'est un canon, comme quand il te vient le gonfle devant les plus grands films, que tu ris et pleures dans le même mouvement, car nous sommes nombreux à y être allé d'une belle larmette... ma parole, le gonfle... et puis voilà, vous m'avez gonflé, vous aviez qu'à être là. Ou alors, allez la voir cet été à Avignon cette Mademoiselle Espérance si vous ne me croyez pas. Voilà, vé ! Sas que... 
Ci-dessous les coordonnées pour Avignon.  

      




mercredi 15 mars 2017

VARSOVIE, VARSOVIE de Didier ZUILI


C'est un livre fort qui vient des profondeurs.
Quand des hommes de Pouvoir, des voleurs de pouvoir, entraînent leurs soldats dans la folie assassine, d'autres s'efforcent de sauver ce qui peut l'être, quelque chose d'essentiel et de fugace comme la mémoire, car l'oubli est parfois pire que la mort. Il faut voir cette BD comme une remarquable contribution à la lutte contre l'oubli avec l'exposition de l'acte héroïque et fondamental accompli par Emmanuel Ringelblum, l'un des responsables des juifs du Ghetto de Varsovie. Ce personnage dont peu de gens connaissent l'existence a choisi d'aller au sacrifice, le sien et celui de sa famille, pour non seulement mener jusqu'au bout une folle et noble entreprise de sauvetage de la mémoire, celles de ceux qui ont été enfermés dans l'ignoble souricière, mais aussi pour participer au soulèvement des dernières forces vives de ce ghetto. Rien ne nous est épargné. Rien, vraiment ? On se doute que dans la masse d'informations que Didier Zuili, l'auteur de Varsovie, Varsovie a consultée, il a dû beaucoup tailler, éliminer, se limiter, afin de ne pas tomber dans le piège d'empiler l'horreur sur l'horreur. On imagine aisément la cruauté des choix qu'il lui a fallu opérer pour créer une ligne de narration claire qui n'occulte rien de l'essentiel sans la surcharger. Car la tentation devait être grande. Nous assistons ici au retour à Varsovie de Yentl Perlmann, une historienne américaine extirpée du ghetto quand elle n'était encore qu'une enfant, grâce à Jonasz, l'autre personnage principal du livre, un jeune homme courageux et téméraire. L'historienne vient témoigner du passé devant une classe d'enfants dans une démarche pédagogique et émotionnelle. Ce récit est le sien. L'habileté de Didier Zuili consiste à placer Ringelblum, au rôle pourtant central, presque à la marge de son histoire, ce qui lui évite le didactisme, piège de toute fiction historique. Par la force de son dessin, car c'est aussi sa performance, être tout à la fois le scénariste et le dessinateur de cette œuvre, il nous plonge dans le ghetto étouffant où l'amour et la solidarité tentent de résister à la veulerie et aux lâchetés que la peur sait inspirer. C'est un dessin qui pue le sang et la mort. Un dessin expressionniste ondoyant comme les rêves funèbres, parce que la réalité est inadmissible, avec des personnages au teint argileux plongés malgré eux dans les noirceurs de l'humanité. Il utilise pour la partie flashback des couleurs sombres, sauf pour la chevelure flamme de Jonasz  et laisse en noir et blanc la partie moderne. Ringelblum et d'autres choisirent d'enterrer des milliers de pages sur lesquelles étaient consigné tous les détails de la vie du ghetto, documents et décisions administratifs mais aussi les histoires individuelles, les doutes, les espoirs dérisoires. Ces archives furent retrouvées après la guerre. Elles font partie aujourd'hui du registre international "Mémoire du Monde" de l'UNESCO.
Varsovie, Varsovie de Didier Zuili est un ouvrage qui vient donc des profondeurs de la Terre et de l'âme. Du beau travail qui doit prendre sa place dans toutes les bibliothèques, à côté du Journal d'Anne Frank, ou de Si c'est un homme, particulièrement dans un moment de la vie politique française qui voit un parti d'extrême-droite avancer vers les plus hautes marches du Pouvoir, en masquant sous un habillage grossier de respectabilité des idées racistes nauséabondes, nazies et révisionnistes. Alors que pendant ce temps, les islamistes radicaux propagent la haine du juif chez une partie de la jeunesse française issue de l'immigration...
Attention ! Attention, vous qui voulez croire en l'humanité !!!
Achetez, lisez, conservez, ou faites passer ce Varsovie, Varsovie de Didier Zuili, éditions Marabulles. 17,95€. Dans toutes les bonnes librairies.















mardi 31 janvier 2017

ROCK DES BANLIEUES, DE ROBERT "ROCK" ROSSI



Avec Rock des banlieues, Robert "Rock" Rossi, globe-trotter invétéré, mélange de Kérouac et de Zappa généré ou dégénéré au nord de La Belle de Mai, nous propose un fantastique voyage dans le temps via Planète Marseille... où il ne dansa jamais le mia, pas vraiment le genre du mec. L'un des créateurs du groupe mythique de rock, "Quartiers Nord" (pour les initiés QN, plus de cul moins de haine), nous raconte ici comment des potes de lycée décidèrent, au milieu du désert culturel qu'était Marseille dans les années 70, d'apposer leur marque sur les scènes de la ville au mépris de toute facilité musicale, scénique et surtout de langage, car il fallait être jobard complet pour imaginer qu'il y avait le moindre avenir à chanter du rock dans la langue des quartiers populaires de Marseille. Le succès n'était peut-être pas le souci de ceux qui montèrent des groupes les uns après les autres au gré de la maturation de leurs influences, avant que naisse celui qui fêtera finalement ses quarante années d'existence à la fin de 2017 au Toursky (c'est trop tôt pour réserver). Avec un regard sans concession sur Marseille, cette grande drôlerie qui est la marque féroce de QN, en plus de cette qualité musicale singulière relevée dès l'un des premiers articles dans Libération, à la grande époque du quotidien, mais avec aussi une étonnante précision dans les détails qui montre que Robert Rossi, aujourd'hui historien, il a soutenu sa thèse en 2015 sur le fantaisiste littérateur marseillais Léo Taxil, eut très tôt le sens de la trace, l'idée qu'il fallait noter pour que jamais rien ne se perde, ce qui nous permet d'évoluer avec lui dans ce qu'il qualifie finalement de roman autobiographique à la recherche d'un batteur, il y en eut pas mal pour des motifs souvent désopilants, mais aussi de lieux de répétition, de scènes sur lesquelles se produire, les amphis des facs furent au départ les plus accueillants, recherche aussi de service d'ordre, le premier concert à La Viste ayant plutôt mal tourné au sens propre et figuré, jusqu'à un producteur nazi totalement déjanté. Au milieu, il y a les filles plus matures que cette joyeuse bande, ou les fêlés en quête de paradis artificiels qui se joindront à l'aventure, certains faisant un détour par la case Baumettes, le bad trip de Pelugue devant la résidence universitaire d'Aix vous tordra de rire, et les voyages en solitaire de Rock avec des budgets plus que limités en Égypte, au Maroc et en Algérie au temps du Polisario, mais aussi en Écosse et à Londres, tout cela dessine ainsi l'itinéraire particulier d'un enfant du rock et de Marseille et de cette aventure musicale incomparable qu'il continue aujourd'hui avec Loize, le guitariste, ami d'enfance, et bien d'autres. C'est rythmé, c'est drôle, c'est précis, c'est Quartiers Nord, à lire absolument.
Rock des banlieues, dans toutes les bonnes librairies. 15€.

lundi 12 décembre 2016

VIVEMENT MARSEILLONS 3 !!!




Le spectacle Marseillons 2 s'est donc achevé dimanche avec sa troisième et dernière représentation, celle-ci en après-midi afin de donner la possibilité de le voir à ceux qui ne peuvent, ou n'osent pas sortir le soir sur La Canebière. Les personnes bien informées sur son contenu, les spectateurs du premier Marseillons, du 31 janvier 2015, comme ceux qui avaient suivi les différents reportages et teasers publiés sur sa page facebook, auront trouvé sans aucun doute ce qu'ils étaient venus chercher, surtout une occasion de se rassembler autour d'une troupe joyeuse, enthousiaste mais éphémère, montée pour l'occasion par le comédien Cyril Lecomte autour de Marseille et de l'écriture d'Henri-Frédéric Blanc. Pour éviter tout hiatus entre la forme de ce spectacle et ce que certains pouvaient en attendre au regard de la promo, la présence de Titoff, mais surtout d'une idée très personnelle qu'ils pouvaient s'en faire, il aurait fallu noter auparavant une différence essentielle : Henri-Frédéric Blanc n'est pas un humoriste, une de ces usines à vannes bien calibrées à laquelle s'abreuvent ceux qui font le difficile exercice de cette noble profession. Henri-Frédéric Blanc est avant tout un écrivain qui a l'art de faire franchement rire mais de manière grinçante et poétique avec ses rebellions et ses constats cinglants sur nos sociétés. D'où il était perceptible que certains spectateurs ne parvenaient parfois pas vraiment à se situer dans la manière de recevoir les différents personnages qui se succédaient sur la scène, ceux qui pensaient assister à un festival d'humour, ou à une pièce de boulevard bien huilée en étaient pour leurs frais et certains, une minorité, manifestaient parfois à l'entracte une forme de désillusion. C'était d'autant plus dommage que le spectacle était vraiment réussi si l'on se réfère au peu de temps sur lequel il a été travaillé et répété, en raison du nombre important de comédiens et musiciens sur la scène de l'Odéon, ce qui pouvait donner l'impression d'un beau bordel organisé. Le décor, un plan incliné avec des cases colorées jusqu'à mi-scène, sur la gauche une mezzanine, sur la droite une mini plateforme. Un personnage que s'était réservé Cyril Lecomte, revêtu d'une redingote rouge, un monsieur Loyal muet qui amenait la plupart des personnages sur scène et les raccompagnait à leur sortie, tout à la fois silhouette tutélaire et gardien fantastique d'un musée baroque, faisait avec élégance, concentration et compassion le lien silencieux entre les séquences. De toute cette galerie de créatures bizarres qui se succédèrent nous ne parlerons que de quelques-unes particulièrement marquantes, aussi bien en raison de la qualité de leur texte que de leur interprétation. Ainsi Armelle Deutsch sut composer des personnages très différents tout en restant à chaque fois juste, drôle et subtile, plongeant complètement dans leur délire sans jamais perdre le contrôle techniquement, ni dans la diction, ni dans son placement, ni dans la projection, grande comédienne. C'était le cas aussi de Marie Fabre, déjà fortement présente dans le premier Marseillons qui montra une grande intensité dans chacune de ses interventions, aussi bien en patronne de baraque à chichis qu'en cagole sur le retour en attente de l'homme de sa vie. Bob Assolen sut imposer sans effort apparent sa présence charismatique avec le même succès qu'au cinéma dans le film culte "Les collègues", c'était d'autant plus remarquable qu'il ne semble pas avoir pris particulièrement de cours de comédie. Richard Guedj proposa avec force et brio un désopilant personnage de pêcheur survolté, électrique, un choix réussi d'aller à l'encontre de l'image plutôt calme qu'on peut avoir d'un pêcheur quand il nous livre ses pensées profondes. La séquence courte d'un architecte aixois qui appelle sa mère avec le fameux accent jambon fût très réussie par Cyril Lecomte, même si personnellement je fus gêné dans son cours par des spectateurs qui regagnèrent tardivement leurs sièges après l'entracte. Mais le plus remarquable fût Titoff dans deux prestations très cadrées en début et en fin de spectacle. Titoff qui sut mettre au service de ses personnages un art très consommé de la scène, une grande capacité à tout à la fois dominer son texte et en même temps tisser un lien invisible avec chaque spectateur, toujours dans le rythme, improvisant de manière juste quand il le fallait, c'était intense, hilarant, touchant. Titoff est un comédien d'une grande épaisseur qui mérite beaucoup mieux que les rôles de faire-valoir qu'il multiplie, il faut bien "manger", dans les shows télévisés. Les réalisateurs seraient bien inspirés d'essayer d'exploiter au cinéma son ambiguïté, cette gravité touchante sous sa drôlerie. Je préciserai pour finir que j'ai vu le spectacle le samedi soir pour le cas où des lecteurs ne reconnaîtraient pas vraiment ce qu'ils ont vu au travers de mes propos, car il semble qu'il y ait eu des inversions d'interprétations selon les jours. Bref, Marseillons 2 fût abouti au point que nous devons faire savoir à Cyril Lecomte qu'il est dans le vrai, que ce mélange des genres, comédie, musique, je n'ai pas parlé des musiciens, mais c'était magique de voir arriver deux complices du Massilia Sound System, Papet J et Gari Greù, mais aussi Levon Minassian et son doukdouk dont les sonorités semblent venir du plus profond de l'humanité, David Walters émouvant dans un jeu de percus autour du mot Marseille, troublants les aigus d'Atef qui avait écrit lui aussi pour l'occasion une chanson sur la ville. Oui, Cyril Lecomte est dans le vrai quand il rassemble autour de lui pour nous donner un show original. Ce que nous avons vu ne ressemble à rien de ce qui peut se faire traditionnellement, ou alors c'était il y a longtemps, car c'est une forme qui réunit des éléments hétéroclites en apparence qui composent à la fin une belle mosaïque parfaitement dans l'esprit de notre ville. Il reste à souhaiter qu'une plus grande pédagogie soit employée avant le Marseillons 3 pour expliquer précisément aux spectateurs ce qu'ils viendront y voir. Par exemple, éditer un programme qui serait distribué a l'entrée de la salle, comme cela se fait à l'Opéra, donnerait clairement à chacun ce qu'il serait appelé à voir. Je ne suis pas sûr, par exemple, que tout le monde dans la salle savait quel musicien extraordinaire est Levon Minassian. C'est dommage. Un petit déroulé du spectacle, quelques notes biographiques sur les artistes, seraient les bienvenus. En attendant, bravo à tous, good job et vivement Marseillons 3.

mardi 22 novembre 2016

LES BOUCHES D'OR, Henri-Frédéric BLANC


À première vue Les Bouches d'Or est un livre drôle destiné à fonder un spectacle de comédie. Les personnages et les situations ciselées par Henri-Frédéric Blanc y suscitent toutes un rire sans réserve, franc et régénérant. On rit à sa lecture comme on rira assurément les 9, 10, 11 décembre à l'Odéon pour Marseillons 2, la représentation pour laquelle il a été écrit. Comme toute grande œuvre, on peut le lire avant sans craindre de déflorer la cocasserie de chaque pièce, on le lira aussi après pour conserver longtemps encore la trace du bonheur que déposeront les acteurs dans l'esprit de ceux qui auront eu la bonne idée de prendre leur billet. Mais sous le comique qui recouvre pudiquement le tout, un comique réel, certes, il ne s'agit pas d'une simple couche de vernis, ceux qui connaissent l'univers singulier de l'auteur marseillais savent qu'il y a quelque chose de plus touchant, pathétique. Celui qui ne verrait que le rire se tromperait lourdement. Toute la force des livres d'Henri-Frédéric Blanc réside dans cette forte ambiguïté, cet équilibre parfait entre la comédie et la tragédie qui caractérise aussi Marseille, ville incroyablement difficile à cerner dans sa vérité profonde. Sans aller jusqu'à dire que les personnages qui apparaissent et disparaissent dans Les Bouches d'Or montrent en creux un portrait de l'une des grandes villes de France les plus pauvres, ils en expriment l'essence de manière subtile, sa force et sa légèreté, son dédain, son panache, sa folie, son irrévérence. C'est donc avec jubilation, une fois encore, que les lecteurs feront connaissance avec ce petit monde qui fait entendre sa différence à la Terre entière, axe fort du travail d'Henri-Frédéric Blanc qui compose à partir des gens d'ici un discours à portée universelle. Ces personnages ont beau sortir de son imagination, chacun aura l'impression de reconnaître quelqu'un, le génie de Blanc est de faire apparaitre une douce et poétique lumière chez les obscurs, les sans-grade, le petit peuple de la rue qu'il observe et écoute toute la journée en se promenant, que dis-je, en se fondant dans les rues de la ville, sans rien leur enlever du dérisoire grandiose qu'ils semblent cultiver par défi. Ce livre donne l'impression d'être fait avec très peu de choses. La littérature de Blanc est sans effet ni artifice, une littérature marseillaise avec finalement très peu de ces mots que d'autres multiplient parfois pour insister lourdement sur l'aspect exotique du parler marseillais, comme s'il suffisait de les employer pour signaler une véritable particularité, le père de Frédo le Fada sait la plupart du temps s'affranchir de cette facilité. A côté des ouvrages déjà publiés aux éditions Le Fioupélan, Les mémoires d'un singe savant, Le livre de Jobi, Ainsi parlait Frédo le Fada et Cagole blues, ce nouveau livre de l'auteur marseillais apparaît comme un bijou supplémentaire qui s'ajoute dans le mouvement Overlittérature à une œuvre qui n'a pas d'équivalent en France. Il faut saluer avec affection la volonté de Cyril Lecomte, comédien, créateur du spectacle Marseillons pour lequel il fédère avec beaucoup d'énergie positive les talents originaires de la ville comme lui, de faire mieux connaître aux marseillais cette œuvre originale qui leur redonne le goût et la joie de leur propre sens de la farce. Car c'est un fait, merci à Henri-Frédéric Blanc de sauver la farce.

Les Bouches d'Or, Henri-Frédéric Blanc, Marseillons United éditions. 12€
Spectacle Marseillons 2, les 9,10, 11 décembre 2016 à l'Odéon (Canebière). Achat sur digitick.



lundi 31 octobre 2016

MARIA STUARDA, Opéra de MARSEILLE, 30 octobre 2016



Ce blog n'a pas d'autre justification que le plaisir que j'ai de mettre des mots sur certaines émotions, et si je les partage sans aucune pudeur parfois, c'est juste qu'il m'arrive de penser que mes billets, comme des bouteilles au cosmos, vont trouver des gens au bout d'une course incertaine dans l'infini virtuel qui seront heureux de les lire, la chose est arrivée quelques fois déjà, cela suffit à mon bonheur. À qui en douteraient, j'en connais, je réaffirme que l'intensité ressentie est bien plus dans l'écriture que dans une attente hypothétique que ces lignes soient lues par un très grand nombre, d'autant plus que je n'ignore pas que le temps de l'écrit, et surtout des blogs "texte", semble pour l'instant révolu, provisoirement j'ose l'espérer.
Je voudrais juste ici confier l'enchantement que nous avons vécu le dimanche 30 octobre à l'Opéra de Marseille pendant la représentation, en version concertante, de l'œuvre de Donizetti Maria Stuarda. Je ne suis aucunement qualifié pour parler d'opéra. Je ne fréquente ce lieu que depuis quelques années en autodidacte qui ne connaît pas la musique. Nous parlons ici d'un art d'une richesse infinie dont je suis loin de maîtriser tous les codes et dont j'écoute parler les spécialistes avec beaucoup d'humilité et de gratitude. Pourtant, il me semble bien qu'il s'est passé quelque chose de rare et précieux pendant ce spectacle pour lequel chacun des artistes distribués dans les six rôles que propose le livret a évolué au plus haut de ses possibilités techniques. Si l'histoire est simpliste, reposant sur la rivalité entre deux femmes amoureuses du même homme, Elizabeth reine d'Angleterre et Maria Stuarda reine d'Écosse, Donizetti qui exploite la veine romantique a placé dans cette oeuvre de hauts et périlleux moments de bravoure vocale qui vous décollent de votre fauteuil pour peu que votre audition n'ait à souffrir du moindre handicap. Nous avons eu la chance de découvrir à cette occasion, et pour la première fois à Marseille, la fougueuse mezzo-soprano espagnole Silvia Tro Santafé qui chantait le rôle de l'orgueilleuse et jalouse Elizabeth, elle a déboulé jusqu'en bord de scène comme une torera qui porterait tout l'orgueil de l'Espagne, nous toisant du regard comme pour nous dire "vous allez voir ce que vous allez voir", et qui dès les premières notes nous a littéralement électrisé les tripes. J'ai rarement entendu une chanteuse aussi applaudie à la fin de son premier morceau, j'ai rarement assisté à autant d'applaudissements au milieu et à la fin d'un premier acte. Annick Massis s'est posé dans un autre registre, plus doux, plus subtil, plus délicat, avec aussi toute la fermeté nécessaire au moment où les deux personnages s'affrontent. C'était extraordinaire, sublime, magnifique. Les scènes de chant à cinq, six voix, et choeurs, m'ont emporté vers des hauteurs où même la plus efficace des drogues ne m'élèvera jamais, ma douce épouse qui me tenait la main était elle aussi tout là-haut avec moi et nous partagions ce moment de grâce avec l'ensemble des spectateurs autour de nous, un de ces moments rares où vous avez l'impression que vous ne faites plus qu'un avec l'univers dans lequel vous vous déplacez comme transporté par les anges. C'est pendant les applaudissements à la toute fin du spectacle que je me suis rendu compte que je n'avais pas pris le temps de lire les sous-titres des paroles, que les sonorités avaient suffi à me remplir l'âme au point que l'intellect s'était retiré pour leur laisser toute la place. Mon Dieu, c'était tellement beau, et je n'ai rien d'autre à offrir ici que de vous faire entendre les applaudissements et le triomphe de la distribution où le ténor, la basse et le baryton eurent aussi leur part. C'est dérisoire, mais dans la mesure où je crains qu'aucun enregistrement n'ait été effectué, voilà bien les seules traces matérielles de notre plaisir. Merci de m'avoir lu. Essayez l'opéra si vous n'en avez jamais fait l'expérience.

vendredi 28 octobre 2016

MASSILIA SOUND SYSTEM LE FILM


POÉSIE, RYTHME, ET PARTAGE

Il se dégage une saine jubilation de la projection du nouveau film de Christian Philibert consacré au Massilia Sound System. Courrez-y pour voir sur écran géant ce groupe d'hommes à la fois lucides et déjantés qui inventent depuis trente ans une expérience artistique qui n'a guère d'équivalent dans le paysage musical français. Allez-y pour vous nourrir de cette énergie qui nait de leur contact avec leur public, de ce partage authentique de la fête dans la fusion dionysiaque des corps et des esprits contestataires. Le tour de force du fameux réalisateur des quatre saisons d'Espigoule, repose sur la fluidité qu'il a su donner au film en racontant tout à la fois l'histoire du groupe, mais aussi celui de chaque individu qui le compose, les projets parallèles qu'ils mènent séparément, le tout en échappant au didactisme qui menace toujours ce genre d'exercice si on se laisse aller à l'intention d'imposer un propos. Les séquences de concert, on stage ou backstage, les déplacements d'une tournée, alternent avec des archives, les témoignages face caméra où les visages des membres du groupe qui se détachent sur fonds noir (celui du deuil de l'un des membres disparus trop tôt mais si furieusement présent encore) apparaissent dans toute leur vérité, nous faisant toucher du doigt leur cohésion individuelle et collective. Les propos politiques, philosophiques, l'Occitanie, la conquête de la liberté, l'indépendance et la résistance à la centralité, au bizness de la musique ne sont jamais lourds. Ce sont des gens qui ne trichent pas avec leur public (à la base duquel se trouve la Chourmo), ni avec eux-mêmes, et tout le mérite de Philibert est de n'utiliser aucun artifice de narration, de se rendre tout à fait invisible, bornant ses interventions à des panneaux sobres qui annoncent le titre de quelques séquences. Sa caméra qu'il a su faire accepter à tous nous plonge au cœur de la matrice artistique du groupe et nous permet en même temps de la voir dans son ensemble avec le recul que les membres du groupe portent eux-mêmes et de façon amusée sur leur travail. On ne peut s'empêcher parfois de songer aux deux films de Jean-Luc Godard, One + One, avec les Rolling-Stones et Soigne ta droite avec les Rita Mitsouko, au point que ce n'est presque pas un hasard si on assiste au cours d'un magnifique concert aux Docks des Sud à Marseille à l'arrivée imprévue de Catherine Ringer sur scène, un des moments les plus drôles du film, il y en a beaucoup comme toujours dans les films de Philibert. Et puis enfin il y a Marseille, inévitable parce que c'est là que tout est né, dans le quartier populaire de la Plaine, une ville sans laquelle le groupe n'aurait jamais pu choper et cultiver sa singularité, sa fibre contestataire, sa furieuse dérision. Marseille qui semble leur avoir initié à ne jamais se prendre pour d'autres, à rester humbles et accessibles, Marseille où ils ont importé et recrée l'esprit du Reggae. La ville-monde qui possède en commun avec la Jamaïque le soleil, la mer et le vent, qui constituent le sel de la poésie, Marseille où ils forgent une oeuvre universelle, une ode au rire, au rythme et au partage. Viva les Massilia.