vendredi 11 janvier 2013

TROMPE-L'OEIL OU TROMPE-COUILLON ???

(c) Thierry B Audibert
Trompe-l'oeil sur la façade de la Bourse, Marseille 11/01/2013


Veillée d'armes pour Marseille. Demain s'ouvrira officiellement et pour une année, l'opération Marseille-Provence Capitale Européenne de la Culture 2013. On fait la Une des journaux pour autre chose que l'OM ou les règlements de compte, c'est toujours bon à prendre, mais nous voilà pour la plupart, nous, les marseillais, dans la plus parfaite expectative.

Il faut bien dire les choses, ça nous a fait plaisir d'être désignés par l'institution européenne en 2008, alors que nous ne nous donnions que peu de chances par rapport à des métropoles plus polissées comme Lyon par exemple ou même Bordeaux. Mais nous avons très vite eu le sentiment qu'il n'était pas question dans l'esprit des initiateurs de laisser beaucoup de latitude et de place aux acteurs locaux. Très peu de gens dans le village, car les français doivent le savoir, Marseille n'est qu'un grand village où l'info peut circuler très vite par les canaux les plus officieux, se seront trouvés en contact avec les techniciens (technocrates) de la culture choisis pour piloter le projet. Le regard sur la ville semble encore une fois avoir été porté de manière superficielle, en la prenant de haut avec une véritable appréhension de mesurer toute l'étendue du chantier considérable que représentait en vérité l'opération.

Nous avons bien observé les travaux de ravalement du Vieux-Port, la contruction du Mucem, en constatant que rien ne serait tout à fait prêt le jour J, l'ombrière du Vieux-Port m'apparait laide et gâche le paysage, nous ne nous sommes pas trompés. Nous avons soupçonné que de l'argent devait disparaitre au passage et qu'on allait pas se prendre la tête pour savoir qui en profitait, parce que c'est beaucoup trop compliqué de le savoir, et qu'après tout ce n'est pas notre argent mais celui de l'Europe qui n'avait qu'à faire attention. Depuis quelques jours nous détaillons le programme des festivités d'ouverture et nous y notons des initiatives plutôt sympathiques, une fanfare multiethnique de 170 musiciens qui seront vers la Place Sadi-Carnot, le choeur de l'Opéra avec lequel il nous est proposé de chanter un air de la Traviata sur le Parvis de cette authentique institution, le vacarme qui montera en fin de soirée avec les sirènes, les cloches, les cornes de brume, les cris de tous ceux qui daigneront venir au centre. Mais je reste pour ma part circonspect quant à l'initiative du Directeur du Gymnase, qui n'a pas eu d'autre idée que de faire chanter devant l'un de ses trois théâtres, la chanson "je suis une femme amoureuse", par 200 à 300 personnes coiffées d'une perruque de Mireille Mathieu. On se demande ce que vient foutre ici, même sous la forme travestie, la passionaria sarkozyste qui n'est même pas de chez nous, Avignon,  c'est déjà le Nôôrd.

Pas moins de 350 000 personnes sont attendues demain, et cela nous fait sourire car on a l'impression qu'à part les journaux parisiens, on s'en cague tous un peu de l'opération Marseille Capitale Européenne. Ils semblent avoir oublié une chose, les organisateurs, dans les quartiers où vivent la plupart d'entre nous, MP 2013 brille par son absence, alors que c'est par là qu'il fallait commencer pour nous concerner tous.

Alors qu'est-ce que ça va donner ce binz ? Un bordel réussi ou bien une effroyable couillonnade ? Un peu à l'image de cette immense fresque en trompe-l'oeil qui trône sur la façade de La Bourse, juste en face de l'endroit où furent assassinés en 1934 le roi Alexandre 1er de Yougoslavie et Barthou, alors Président du Conseil, qui nous appelle à changer de perspective et transformer notre réalité.
Trompe l'oeil ou Trompe-Couillon ?
Toute réflexion faite, je descendrai demain pour voir... quand même... on verra bien !!!

mercredi 2 janvier 2013

INTENTIONS ET SOUHAIT...

(c) Thierry B Audibert


Les professionnels du Livre ne cessent de s'interroger sur son avenir, à juste titre, nous vivons une période exceptionnelle où il est difficile d'apprécier aujourd'hui, après les déstabilisations que les nouvelles technologies ont commencé d'y opérer, comment ce marché trouvera son équilibre demain.
Il ne se passe pas un mois sans qu'un nouveau voile ne se lève, ou se rajoute, qui modifie les prédictions que chacun s'efforce de produire pour la meilleure lisibilité du futur. A ce titre, deux informations contradictoires apparues récemment méritent d'être observées avec la surprise amusée qui convient, par les amateurs de prospective, sur l'avenir de l'écrit.
La première confirme que les tablettes, comme l'an dernier, étaient pour Noël convoitées par tous ceux qui sont à la recherche de moyens légers et ludiques de communication. Elles exercent une véritable attraction sur des millions de consommateurs par leurs performances, leur design, leurs possibilités infinies parmi lesquelles celle de télécharger et stocker des "livres" numériques, consultables à tout moment en quelques clics, prétexte culturel le plus facilement mis en avant pour en justifier l'achat. La seconde, émanant d'une étude du cabinet Deloitte, plaçait le Livre en tête des intentions d'achat des français pour les fêtes, quand ce produit de l'ère Gutenberg ne se positionnait qu'au dixième rang l'an dernier.
Si au moment où j'écris nous ne pouvons pas douter du succès de ces outils formidables pour lesquels les constructeurs informatiques s'affrontent dans une guerre commerciale sans merci, j'envisage non sans espérance, mais avec quelques réserves, la vérification de ces intentions d'achat. On peut toutefois se demander ce que ces intentions révèlent, de manière souterraine, du rapport schizophrénique à ce jour des français au livre. Le réserver comme cadeau pour leurs proches nous indique qu'il conserve à leurs yeux une grande valeur symbolique et constitue une offrande de poids, pour un prix plutôt abordable, mais que nos compatriotes le réservent plutôt... aux autres. Il réside peut-être un germe étrange dans cette idée, une culpabilité née de l'adoption de la tablette qu'il faudrait compenser par l'achat de livres pour ceux qu'on aime, révélatrice d'un attachement affectif à l'objet et du souhait qu'ainsi il ne meure pas trop vite.
Mais il me plait de remarquer aussi que ce que l'on présente aujourd'hui comme des "liseuses", ne sont rien d'autre que des mini-tablettes, des outils pour lire, assembler, surfer sur les éléments multimédias, et quelque chose me dit, que je ne peux pas encore déterminer, que le livre dans son existence papier, a encore de beaux jours devant lui, que si la lecture prend de nouvelles formes, la plus profonde, la plus apaisante, la plus agréable, la plus nécessaire des lectures passera encore demain par le papier, c'est en tout cas ce qu'il me semble percevoir de ces observations, même s'il me faut préciser que j'ai bien conscience de n'y projeter peut-être que mon désir qu'il en soit ainsi. Et si tout simplement, n'y avait-il pas dans l'esprit du consommateur la fine intuition que les formats numériques en circulation aujourd'hui n'ont qu'un caractère éphémère et que c'est un risque de trop investir sur une incertitude ? C'est un fait, en période de crise, et incertaine, il faut se réfugier dans les valeurs sûres, et il se pourrait que le Livre, comme la Pierre, en soit une...

mercredi 5 décembre 2012

BAZERAT LE SCEPTRE DE SALOMON




LE PHALLUS ET L'ÉTERNEL FÉMININ

En cette fin d'année 2012, un roman historique d'aventures prend place sur les tables des libraires avec Bazérat, le Sceptre de Salomon, de Christoph Lode.
Ce livre à la couverture rouge vermillon, symbole d'énergie et de vitalité, qui nous vient par l'Allemagne où il a connu un excellent démarrage, plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires vendus en quelques semaines, conte la folle épopée, peu après l'an 1300, d'un jeune chevalier lorrain, Raoul de Bazérat, cadet de sa famille, qui mène une vie dissolue en laissant volontiers la charge du château familial à son austère et bienveillant frère ainé.
Quand il apprend par un vieux médecin moraliste que la toux et le sang qu'il crache signalent un cancer du poumon, Raoul décide de racheter son âme, avant de mourir, par un pèlerinage à Rome, et c'est sur le chemin qu'il sauve la vie d'un Cardinal en très mauvaise posture face à une rebellion de cathares. De cette rencontre avec le Cardinal Morra va naitre une mission pour Bazérat, celle d'amener pour le service du Pape Boniface un vieux manuscrit, la vita antonii, vers un mystérieux agent situé à Jérusalem, pour qu'il localise et mette la main sur le Sceptre de Salomon, devenu par la suite le fameux Bâton de St Antoine.
Le lecteur saisira vite que ce livre nous met en présence d'une quête, Bazérat décidera vite d'outrepasser sa mission, que cette quête est celle d'un objet à la puissante force d'attraction, convoité tout à la fois par les mondes chrétiens et musulmans, alors que l'action se situe quelques années après la dernière croisade et nous promène entre Rome, Jérusalem et Constantinople.
L'auteur met dans la bouche de ses personnages des dialogues modernes et n'appuie jamais sur les ressorts psychologiques qui les font agir. Bazérat, le sceptre de Salomon est avant tout un livre d'action et de poursuites, d'espionnage et de trahison, dans lequel le suspens ne cesse de monter, ce qui conduit, comme pour tous les bons romans de ce genre, le lecteur à tourner fébrilement les pages.
Les motivations des personnages, le pouvoir, la vengeance, et en ce qui concerne Raoul de Bazérat la survie, avec la peur de mourir autrement qu'au combat, nourrissent le récit et nous intéressent avec intensité au destin de chacun d'eux. L'auteur démontre une bonne connaissance de l'époque dans laquelle se déroule l'action qui ajoute à cet intérêt, d'autant qu'il évite le piège consistant à la surexploiter; nous écarterons par contre tout rapprochement hasardeux avec l'actualité dans cet affrontement entre deux mondes, l'occidental et l'oriental, cela n'entre pas dans le projet de Christoph Lode.
S'il n'est pas possible de dévoiler les mécanismes du suspens et la résolution de l'histoire, il n'en demeure pas moins que la nature de l'un des personnages principaux, archétype de l'éternel féminin, qu'on pourrait juger inattendue dans un roman "historique", ainsi que les pouvoirs irrationnels prêtés à cette sorte de "phallus" figuré par le fameux sceptre, laissent entrevoir dans les minces interstices du récit une distance amusée de Lode face aux religions, au pouvoir, à la puissance et ceux qui les manient ou les convoitent. Nous nous autorisons même à déceler une fine ironie dans la rédemption qui se trouve au bout de l'aventure, mais il faut laisser le soin à tous ceux qui se lanceront dans le sillage de ce Raoul de Bazérat, de décider si son destin rencontrera finalement le bonheur, dans ce cas, de quelle couleur pourrait-t-il être, car après tout, "le bonheur n'est pas gai" a écrit Maupassant, et s'il sera placé au bout du compte (du conte)  sous le signe du bien... ou du diable.

Bazerat ou le Sceptre de Salomon de Christoph Lode. Éditions Anne d'Hercourt.
Dans toutes les bonnes librairies.
Diffusion-Distribution DG Diffusion.







lundi 3 décembre 2012

FAIRE CIRCULER !!!


Le texte qui suit est d'un auteur qui s'appelle Richard Stallman. Je l'ai trouvé sur le blog de Lorenzo Soccavo, un chercheur en prospective du Livre dont je conseille la fréquentation à tous ceux qui s'intéressent à l'avenir du livre. On peut y accéder par ma liste de blog à la droite du présent billet : Prospective du livre.

.. Des technologies qui devraient nous conférer davantage de liberté sont au contraire utilisées pour nous entraver.
Le livre imprimé :
  • On peut l’acheter en espèces, de façon anonyme.
  • Après l’achat, il vous appartient.
  • On ne vous oblige pas à signer une licence qui limite vos droits d’utilisation.
  • Son format est connu, aucune technologie privatrice n’est nécessaire pour le lire.
  • On a le droit de donner, prêter ou revendre ce livre.
  • Il est possible, concrètement, de le scanner et de le photocopier, pratiques parfois légales sous le régime du copyright.
  • Nul n’a le pouvoir de détruire votre exemplaire.
  •  
Comparez ces éléments avec les livres électroniques d’Amazon (plus ou moins la norme) :
  • Amazon exige de l’utilisateur qu’il s’identifie afin d’acquérir un e-book.
  • Dans certains pays, et c’est le cas aux USA, Amazon déclare que l’utilisateur ne peut être propriétaire de son exemplaire.
  • Amazon demande à l’utilisateur d’accepter une licence qui restreint l’utilisation du livre.
  • Le format est secret, et seuls des logiciels privateurs restreignant les libertés de l’utilisateur permettent de le lire.
  • Un succédané de « prêt » est autorisé pour certains titres, et ce pour une période limitée, mais à la condition de désigner nominalement un autre utilisateur du même système. Don et revente sont interdits.
  • Un système de verrou numérique (DRM) empêche de copier l’ouvrage. La copie est en outre prohibée par la licence, pratique plus restrictive que le régime du copyright.
  • Amazon a le pouvoir d’effacer le livre à distance en utilisant une porte dérobée (back-door). En 2009, Amazon a fait usage de cette porte dérobée pour effacer des milliers d’exemplaires du 1984 de George Orwell.

samedi 24 novembre 2012

NANO LECTURES de BARBARA BIBS

(c) Thierry B Audibert
Cliquer pour agrandir la photo


Les éditions Anne d'Hercourt qui viennent juste de naitre et auxquelles le monde de la librairie souhaite la bienvenue, proposent déjà une publication très attirante avec ces Nano Lectures, le premier livre de Barbara Bibs.
Ce  petit format, à l'élégante couverture gris-argent, renferme de savoureuses pépites qu'il convient de déguster lentement. Barbara Bibs se montre douée d'un art subtil pour mitonner en peu de mots une douce épaisseur à ses personnages, créer une situation avec un enjeu, par des narrations courtes, voire très courtes, d'une demie-page, une page, une page et demi, rarement plus.
Chez Barbara Bibs, la réalité glisse, subit torsion et renversement sans se trouver pour autant transformée. Les contraires semblent échanger leur essence, les choses les plus infimes se chargent d'intensité. Ces Nano Lectures diffusent des courants chauds et froids, "sensuels" pourrait convenir si ce petit livre, qui a tout d'un grand, ne refusait une telle facilité. Elles maintiennent le cerveau du lecteur dans un délicieux état de concentration amusée, le promenant avec discrétion du côté de la face cachée des choses. Avec son vocabulaire jamais précieux ni ostentatoire, Barbara Bibs réussit le tour de force d'être poétique dans sa prose, mais sans prendre la pose, et le lecteur partagera la douce jubilation de son écriture qui a l'élégance de cacher le travail derrière sa volupté, invité à jouer avec les codes et les représentations. Chaque texte est une bulle de savon qui éclate juste après nous avoir fasciné, ils laissent une trace comme le flash sur la rétine. Ils ont le charme et la simplicité de l'instant, mais aussi son absurde gravité. L'écriture de Barbara Bibs, jamais laborieuse, ne singe pas l'exercice de style, mais le lecteur sera toujours tenté d'y revenir, histoire de chercher les coutures, il lui faudra un oeil avisé, il réside une finesse toute féminine dans son artisanat, même si le double qui l'inspire est du genre masculin.
A lire partout, de préférence entre deux moments, salles d'attente, transports, restaurant (entre deux plats), avant le premier sommeil, ou juste avant de sortir du lit.

Nano-Lectures,  de Barbara Bibs. Éditions Anne d'Hercourt. Prix 13€. Chez tous les bons libraires.
Diffusion-Distribution DG Diffusion.

samedi 10 novembre 2012

SEUL...

(c) Thierry B Audibert



On nait, on vit, on meurt, seul.
Nous sommes quelques-uns, dans les passages difficiles de notre existence, à psalmodier cette phrase, espérant pour certains qu'interviendra tôt ou tard le moindre élément objectif pour infirmer ce triste constat, malgré l'ensemble des échanges sociaux, réels ou virtuels, un entourage familial aimant et bienveillant : on nait, on vit, on meurt, seul.

Je parle de tristesse car c'est ainsi que la plupart perçoivent la solitude, comme si elle ne pouvait résulter que d'un rejet ou d'un auto-enfermement, le choix d'un repli pour s'extraire de forces hostiles et menaçantes pour l'égo ou l'esprit, alors qu'il est des êtres censés ou plein de vie qui trouvent un vrai plaisir dans le cheminement solitaire, et jouissent de la conquête de leur totale autonomie sans avoir cherché initialement à se particulariser de la masse, ni vouloir à aucun moment s'imposer comme des exemples.

On nait, on vit, on meurt, seul : derrière la part incontestable d'une telle phrase, il conviendrait aussi de connaitre et de nous synchroniser sur les fondements véritables que nous accordons à ces trois actions de base du cycle de la vie (que peut donc signifier, naitre, vivre, mourir ?), sur les notions que nous avons construit autour de notre individualité qui incluent notamment notre relation transcendante avec un être supérieur, un Dieu créateur de toutes choses et maitre de nos vies pour l'éternité. "On nait, on vit, on meurt seul" ne saurait être prononcé par un vrai croyant, mais à l'inverse, constitue la déclaration d'un renoncement choisi à la croyance selon laquelle Dieu est en nous et autour, c'est à dire dans les autres, facteur d'union et de communion.

"On nait, on vit, on meurt seul" : que sait-on de la réalité avec nos sens limités, nos esprits bien trop accrochés à une illusoire incarnation, notre infinie petitesse, notre grandeur sans limite ? Nous ne savons rien ou peu, si bien que nous prononçons cette phrase en spectateurs impuissants de notre propre mystère, celui qui rend vain la moindre agitation vers le haut ou le bas pour nous défaire de nos inaptitudes et alléger le pesant fardeau de nos insuffisances.

C'est une phrase à ranger dans le tiroir des Vérités Absurdes car après tout : on naît, on vit, on meurt, seul... mais ensemble !?!

lundi 5 novembre 2012

MAÎTRES DES SABLES ET DU VENT...

Frédéric Rey



Je pense parfois à Frédéric Rey.

Je ne l'ai pourtant rencontré que deux fois, mais il fait partie de ces gens qui vous marquent par la qualité du regard qu'ils posent sur vous, leur faculté naturelle pour se placer à votre portée, saisir très vite les qualités et les défauts qui vous constituent et qui, sans y toucher, vous transmettent quelque chose qui ne s'efface pas.

C'était un romancier qui avait l'art d'animer ses personnages, manifestant par le détail chaque mouvement de leur âme, insufflant à leurs actions les milliers d'informations que ses yeux vifs, espiègles, acerbes, enregistraient dans la vie. Ses personnages lui ressemblaient, lui qui se montrait tout à la fois direct et pudique, piquant et amusé, ils traversaient les récits quelle que soit l'époque ou les lieux dans lesquels il les implantait, sans rien sacrifier de leur précieuse liberté d'esprit. Celle que leur prêtait leur auteur.

Je crois aussi qu'il fût un des écrivains qui parla le mieux du corps des hommes, de l'amitié virile poussé jusqu'au désir, mais avec une fine distance, une délicate façon d'évoquer les choses sans les dire. Ce trait éclate dans le dernier roman qu'il publia : L'homme Michel-Ange.

Frédéric Rey est mort peu de temps après la sortie de ce livre dans lequel il est manifeste qu'il s'était absorbé tout entier, habitant le génial créateur du David de l'intérieur, dans le projet fou de partager ses visions, son art, son âme qui sublimait chacune de ses oeuvres. Je ne suis pas loin de penser que l'écrivain est allé au bout de ses forces vitales pour ce livre monumental que je n'ai pas relu.

Sa mort, assez subite, m'avait tellement surpris, je venais de recevoir et de dévorer L'homme Michel-Ange que j'avais appelé Bernard de Fallois, l'éditeur qu'il avait rejoint après avoir publié tous ses livres chez Flammarion, lequel était lui-même encore très retourné par ce décès, d'autant plus que Bernard Pivot sous le charme lui aussi du Michel-Ange, venait d'inviter Frédéric Rey dans Apostrophes, la plus célèbre et la meilleure émission de littérature qu'ait jamais produit la télévision. Ainsi par ce décès prématuré, l'auteur qui ne vivait jusqu'à ce moment que d'un succès d'estime, passa tout à-côté d'une forte notoriété que n'aurait pas manqué de lui apporter cette émission.

J'ai recherché l'autre jour sur internet ce qui se trouvait sur Frédéric Rey. En dehors des livres qui restent à la vente, j'ai trouvé une fiche de lecture concernant La haute saison, un roman dont l'action se situe en Ardèche, pays dont il était originaire et auquel il devait sans doute sa pudeur et une forme de révolte contre l'ordre des choses, la photo en-tête de cette page, et c'est tout. Il n'y a rien sur lui qui est parti trop tôt, aux alentours de l'année 90.

Je n'ai certainement pas la prétention de rattraper cette injustice par ce billet mais il me plait de penser que si quelqu'un lançait une recherche suite à la lecture d'un de ses romans, il trouverait ces quelques mots de mon souvenir. J'ai aussi une pensée pour une vieille dame sans doute partie elle aussi désormais, Mme Bataillard, qui fût proviseur d'un grand lycée parisien, aux yeux toujours brûlants d'enthousiasme et de malice, qui avait insisté pour me faire rencontrer cet écrivain, lui-même professeur de français, et dont je me demande si elle n'était pas un peu amoureuse.

Fragilité, absurdité de nos existences. Je terminerai cette évocation par les dernières lignes de son avant-dernier roman, l'histoire d'un jeune pacha dans un ksar au milieu du désert, une méditation sur le pouvoir :
"... n'étais-je pas en train d'entretenir de nouvelles illusions ? Le pouvoir est-il davantage qu'une apparence et peut-on quelque chose pour ceux qui nous importent ? Qui nous appartient et qui nous sera reconnaissant jamais ? J'avais la puissance, j'avais la jeunesse. Mais, en définitive, je possédais ce qu'aucune main n'a jamais pu retenir. Je n'étais que le maître des sables et du vent."
Fréderic Rey Le maître des sables et du vent

Nous sommes tous les maîtres des sables et du vent...